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La « Marguerite au chat noir » de Matisse entre à Beaubourg

Magali Lesauvage 7 janvier 2014

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C’est le portrait d’une jeune fille au regard timide, hésitant à retenir le chat qui déjà s’échappe de ses genoux. Image bouleversante de l’adolescence indécise, Marguerite au chat noir vient d’entrer dans les collections du Musée national d’Art moderne, grâce à la donation de Barbara Duthuit, veuve du petit-fils d’Henri Matisse, auteur de l’œuvre. Décryptage.

Henri Matisse, Marguerite au chat noir, 1910, huile sur toile, 94 x 64 cm, Paris, Centre Pompidou. Photo : Georges Meguerditchian, Centre Pompidou/RMNGP © Succession H. Matisse.

Le modèle

Marguerite Matisse a seize ans lorsque son père la peint. Elle est la fille née hors mariage d’Henri Matisse et de Camille Joblaud, modèle du peintre. Trois ans après sa naissance, l’artiste épouse Amélie Parayre, avec laquelle il aura deux fils – Jean et Pierre. Marguerite sert de modèle à son père tout au long de sa vie, notamment, en 1906 déjà, pour le superbe portrait géométrique échangé à Picasso contre l’une de ses natures mortes. Quelques années plus tard, elle se marie à Georges Duthuit, homme de lettres et critique d’art. Membre de l’intelligentsia française, Marguerite s’engage pendant la Seconde Guerre mondiale dans la résistance communiste. Arrêtée et torturée par la Gestapo, elle réussit à échapper à ses tortionnaires sur le chemin de la prison allemande où elle doit être emprisonnée. Dix ans plus tard, à la mort de Matisse, le 3 novembre 1954, elle est aux côtés de son père, avant de disparaître elle-même en 1982.

L’œuvre

Comme dans le portrait de 1906, l’adolescente est représentée de manière frontale, cette fois-ci les yeux plantés dans ceux du spectateur. Sur un fond scindé en deux zones, verte et rose, se détache la silhouette serrée dans une robe bleue – ce bleu qu’affectionne Matisse, un bleu nuit de soir d’été, que le jaune du fauteuil d’osier fait ressortir. La tête ronde se détache sur la chevelure brune en boule, qui forme une auréole. La pose est hiératique, et évoque la rigueur des figures de l’art byzantin. Seul le chat noir, que la jeune fille tient maladroitement dans ses mains et qui semble vouloir s’échapper, inclut dans le cadre un élément perturbateur, flottant, et qui appelle l’attention du spectateur hors de la scène. Marguerite est concentrée, son regard est vague et légèrement mélancolique.

Le style

Matisse peint ce tableau un an après avoir réalisé La Danse (dont il existe deux versions, l’une conservée au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, l’autre au MoMA de New York). L’année suivante, il peint L’Atelier rouge et La Conversation, deux toiles dans lesquelles il noie les objets dans la couleur totale : d’un côté un rouge qui remplit le creux de la pièce et absorbe les reliefs qui se nivellent en une surface plane, de l’autre un bleu qui unifie l’espace commun entre deux êtres et les isole du reste du monde. Le portrait de Marguerite au chat noir conserve des traces du fauvisme dont Matisse est l’un des grands pionniers jusqu’en 1906 : tache verte sur le front de la jeune fille, couleurs arbitraires de l’arrière-plan. Mais Matisse est déjà passé à autre chose : la recherche sur la ligne, qui va l’obséder jusqu’à la fin de ses jours, notamment avec les papiers découpés. Il souhaite, dit-il, « condenser la signification de ce corps, en recherchant ses lignes essentielles » : ainsi le buste de Marguerite est-il anormalement étiré, tout comme sa main droite. Les couleurs sont réduites aux primaires, et les formes à des motifs simples – ronds, rectangles, ovales – égayés de détails, comme les deux bijoux, broche et bague, portés par Marguerite, et les motifs de sa robe.

Au-delà du style

Le portrait de Marguerite est assez raide, mais son regard vague, sa moue boudeuse et sa main hésitante lui donnent une grâce et une douceur fragiles, ce « charme » particulier que recherche Matisse quand il peint une femme : « Je lui donne de la grâce, un charme, et il s’agit de lui donner quelque chose de plus, écrit-il. (…) Le charme sera moins apparent au premier regard, mais il devra se dégager à la longue de la nouvelle image que j’aurais obtenue, et qui aura une signification plus large, plus pleinement humaine. Le charme en sera moins saillant, n’en étant pas toute la caractéristique, mais il n’en existera pas moins, contenu dans la conception générale de ma figure ». Grand expérimentateur des formes, Matisse n’écarte jamais totalement l’aspect psychologique, notamment quand il s’agit de peindre ses proches, comme dans La Leçon de piano de 1916, où l’on voit son jeune fils Pierre le visage marqué d’une encoche.

La donation

Femme de Claude Duthuit, le fils de Marguerite, Barbara Duthuit a fait don en octobre 2013 au Musée national d’Art moderne, en mémoire de son mari, de deux œuvres : la toile Marguerite au chat noir et un papier découpé, La Jérusalem céleste, carton de 2,70 mètres de haut pour le vitrail de la Chapelle du Rosaire à Vence, daté de 1948. Elles rejoignent ainsi les 68 peintures et 20 collages d’Henri Matisse conservés par le Centre Pompidou. Le portrait de Marguerite, qui était jusqu’à présent le dernier de cette période en mains privées, est présenté dans le nouvel accrochage du musée, Modernités plurielles 1905-1970.

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