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Cluny dévoile sa « Dame à la licorne », médiévale fantastique

Magali Lesauvage 18 décembre 2013

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L’un des événements culturels majeurs de cette fin d’année 2013 est le dévoilement, après plusieurs mois de restauration et un détour par le Japon, de la nouvelle salle de la célèbre tenture de La Dame à la licorne au musée de Cluny. Où l’on a pu constater que le charme et le mystère de cette œuvre majeure du Moyen Âge restent intacts.
Tenture de La Dame à la licorne : Le Toucher, vers 1500, Paris, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge © RMN-Grand Palais/Michel Urtado.
On pénètre avec fébrilité dans la salle carrée qui abrite désormais les six tapisseries de la tenture de La Dame à la licorne (à voir en détails ici). Invisible depuis le printemps 2012, cet ensemble insigne de l’art médiéval a connu une vaste campagne de restauration de dix mois, avant d’être prêté, d’avril à octobre 2013, à deux musées japonais. Ces dix-huit mois ont permis au musée de Cluny de concevoir une nouvelle scénographie pour l’œuvre, la disposition sur quatre murs sombres « bleu ardoise », remplaçant l’ancienne présentation en arc de cercle. Les six tapisseries révèlent ainsi de nouveau leur éclat, grâce notamment à un sérieux dépoussiérage et à un savant éclairage tamisé qui ménage son petit effet de stupéfaction enchantée.
Tissée vers 1500 pour une famille lyonnaise, célébrée depuis le XIXe siècle, et sa redécouverte par Prosper Mérimée dans un château de la Creuse, chantée par les poètes comme Rainer Maria Rilke, surnommée la « Joconde médiévale », La Dame à la licorne fascine toujours autant. Cela au-delà même des frontières européennes, comme le montre le succès qu’elle a rencontré cette année au National Art Center de Tokyo et au National Museum of Art d’Osaka, où elle a été vue par plus de 330 000 visiteurs. Pourquoi une telle passion pour La Dame à la licorne ?

Mille-fleurs et cheveux de soie

Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre de l’art de la tapisserie, non seulement par son dessin, que l’on doit à un peintre dit « Maître des Très Petites Heures d’Anne de Bretagne », mais aussi par l’extrême finesse du tissage. Il n’y a qu’à observer certains détails (ce pourquoi la visite au musée de Cluny est impérative), pour tomber dans le ravissement total : herbier fantastique se détachant sur fond rouge ou sur le « tapis vert » où a lieu la scène principale, La Dame à la licorne fait partie de ces tapisseries « aux mille-fleurs » combinant l’esthétique très médiévale de l’horreur du vide et la précision encyclopédique de la représentation des œillets, pensées et bleuets. À cela s’ajoute un bestiaire étonnant où les lapins les plus mignons de l’histoire de l’art croisent un chien à tête d’ours et des oiseaux de paradis, mais aussi la fameuse licorne à longue corne vrillée, principal atour de la Dame.
Grâce à la grande précision du tissage, on peut aussi bien déceler la mélancolie dans le regard de celle-ci que la légère brise qui fait flotter ses cheveux blonds, où sont mêlés des fils de soie. C’est enfin la variété et la délicatesse des couleurs, du rouge sang de l’arrière-plan aux délicats bleutés des fleurettes, qui fait la somptuosité de l’ensemble.
Tenture de La Dame à la licorne : L’Ouïe, détail, vers 1500, Paris, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge © RMN-Grand Palais/Michel Urtado.

Crypto-érotisme et philosophie de l’amour

Mais si La Dame à la licorne est toujours l’objet d’une telle ferveur, c’est aussi en raison de son sens pour le moins énigmatique. Si les cinq premières tapisseries ont pour thème les cinq sens, facilement reconnaissables, la sixième demeure difficile à décrypter. On y voit la Dame déposer dans un coffret (à moins qu’elle ne l’en retire) le collier qu’on lui voit porter par ailleurs. Au-dessus d’elle sont écrits les mots « À mon seul désir ». A-t-on là l’illustration de ce qui serait le sixième sens, et dans ce cas quel est-il ? Pour les historiens de l’art, il pourrait s’agir tout simplement de l’amour, dont la pureté nécessite de se débarrasser des contingences terrestres, et en premier lieu des biens matériels, ou de l’âme, dont on pense alors qu’elle a pour siège le cœur.
De l’âme pure à l’amour pur, il n’y a qu’un pas — plus précisément un pas de licorne, l’animal mythique, qui accompagne la Dame dans toute la série, étant au Moyen Âge symbole de chasteté. Et pourtant les spécialistes n’ont pas manqué de relever l’ambiguïté même de la créature, dont la corne, que la Dame effleure dans la tapisserie du Toucher, est un évident symbole phallique. C’est sans doute cet érotisme crypté tramé à une grille de lecture philosophique qui fait encore aujourd’hui de La Dame à la licorne un inépuisable vivier de fantasmes.

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