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La prostitution dans l’art, d’Ishtar à ORLAN

Magali Lesauvage 2 décembre 2013

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Le débat sur l’abolition de la prostitution, qui devrait aboutir à un vote ce 4 décembre à l’Assemblée, déchaîne les passions (du moins hors de l’hémicycle). Et pour cause : pour beaucoup, ce que l’on désigne de manière péremptoire comme « le plus vieux métier du monde » fait partie de la culture populaire. Ainsi la prostituée (plus rarement le prostitué) est-elle l’un des avatars les plus récurrents dans l’histoire de la représentation de la femme dans l’art. Panorama en 10 œuvres, d’Ishtar à ORLAN.

Déesse ailée, probablement Ishtar, Babylone, XIXe siècle av. J.-C., argile, 49 x 37 cm, Londres, British Museum.

Mentionnée dans la Bible comme dans les textes antiques, la prostituée apparaît très tôt dans les représentations artistiques. En Mésopotamie notamment, elle est sacrée (comme c’est le cas dans les temples hindous d’Inde, où officient les servantes des dieux, les dévadâsî) et liée à la fertilité. La déesse sumérienne Inanna (rebaptisée Ishtar à Babylone) est insatiable : lors de mariages sacrées, ses servantes (des femmes stériles pour la plupart) la personnifient en s’unissant aux hommes. Mi-femme, mi-animale, la déesse est représentée souveraine, invincible.

Détail d’une fresque de Pompéi, Ier siècle ap. J.-C.

Un peu plus tard à Rome, la prostitution est très courante : esclaves ou courtisans, ils sont femmes, hommes, enfants, adolescents à vendre leur corps. La sexualité est alors très libre, comme le montrent les fresques de qualité inégale des lupanars de Pompéi et Herculanum, datées du Ier siècle de notre ère.

Détail de la Tenture de l’Apocalypse, fin du XIVe siècle, Château d’Angers.

Malgré le triomphe du christianisme en Occident et des mœurs plus strictes au Moyen Âge, la figure de la prostituée ne disparaît pas totalement. Elle devient le symbole de la dépravation, de la corruption, et même de la mort. Ainsi retrouve-t-on la figure de la Grande Prostituée, mentionnée dans l’Apocalpyse de saint Jean, dans un certain nombre de représentations médiévales, comme par exemple dans la Tenture de l’Apocalypse d’Angers. On la voit ici se perdre dans sa propre contemplation, objet de convoitise.

Titien, Marie Madeleine pénitente, 1533, Florence, Palais Pitti.

Dans la Bible, une autre figure de prostituée a la faveur des artistes, notamment à la Renaissance : Marie Madeleine, que Titien peint en 1533 en pénitente, enroulant dans un geste de pudeur son corps nu dans son abondante chevelure. Une image à la fois très sensuelle et pleine de ferveur religieuse. La sainte est ainsi le prétexte, pour de nombreux artistes, à représenter avec un grand moralisme autant la beauté du nu féminin que la contrition.

Lucas Cranach l’Ancien, Courtisane et vieillard, début du XVIe siècle, Besançon, musée des Beaux-Arts.

Chez le luthérien Lucas Cranach, comme dans l’œuvre des artistes du Nord, la charge est beaucoup plus violente. Ses Vénus nues à collier de perles et drapé transparent sont un prétexte à montrer la nature corrompue de la femme. Grand moraliste acerbe, il peint la femme en courtisane avide et l’homme en bête naïve.


Kikugawa Eizan, Oiran, vers 1810, estampe, courtesy Hurst Gallery, Cambridge.

Autre continent, autres mœurs. Dans l’ancien Japon, les oiran (« premières fleurs ») sont des courtisanes de très haut rang, cultivées et maîtrisant de nombreux arts, mais néanmoins agissant et traitées comme des prostituées. Leurs atours sont d’une sophistication stupéfiante, comme le révèlent les artistes de l’époque d’Edo dans des estampes parfois très crues.

Edouard Manet, Olympia, 1863, Paris, musée d’Orsay.

L’une des plus célèbres prostituées de la peinture est inspirée d’une déesse. L’Olympia de Manet est peinte d’après la Vénus d’Urbin de Titien, mais représente une femme contemporaine, intégralement nue, si l’on excepte la pantoufle qu’elle balance négligemment du bout du pied. Une servante lui apporte le bouquet d’un galant, tandis qu’un chat noir se hérisse. Olympia plante son regard dans le nôtre sans vergogne, assumant la beauté de son corps juvénile.

Henri de Toulouse-Lautrec, Au salon de la rue des Moulins, 1894, Albi, musée Toulouse-Lautrec.

De Goya et Ingres à Manet et Van Gogh, le XIXe siècle compte nombre d’artistes représentant la prostitution sous ses formes parfois les plus terribles. C’est avec autant de tendresse que de cruauté que le célèbre Toulouse-Lautrec dépeint les bordels qu’il fréquente assidûment, exprimant la solitude des prostituées blafardes sous la fluorescence des becs de gaz.

Pablo Picasso, Les Demoiselles d’Avignon, 1906-1907, New York, Museum of Modern Art.

Toile révolutionnaire dont la composition cubiste perturbe les spectateurs, Les Demoiselles d’Avignon choque également par son sujet : une scène de maison close, inspirée vaguement du Bain turc d’Ingres et des scènes d’odalisques en vogue dans l’orientalisme suranné de la Belle Époque. Les prostituées aux corps disloqués et aux visages inspirés de masques africains s’y montrent dans toute la crudité de leur chair.

ORLAN, Le Baiser de l’artiste, 1977.

C’est à la FIAC, en 1977, que l’artiste ORLAN réalise la performance qui la rendra célèbre. Elle s’y présente échangeant ses baisers contre un peu de monnaie, le corps transformé en machine à sous. À côté d’elle, une photographie la montre en Vierge à qui l’on peut faire offrande d’un cierge. Elle dénonce ainsi la condition de la femme artiste et la persistance des mythes : « la mère, la pute, l’artiste ».

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