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La Maison rouge dans le piège des émotions

Magali Lesauvage 25 novembre 2013

La très belle exposition Théâtre du Monde, orchestrée par Jean-Hubert Martin à la Maison rouge, confronte art contemporain et objets océaniens dans une volonté de « transversalité et de décloisonnement ». Un parti pris qui soulève quelques questions(-pièges).

Vue de la salle « Genèse » dans l’exposition Théâtre du Monde à la Maison rouge, 2013 © Marc Domage.

L'exposition Théâtre du Monde à la Maison rouge est une exposition d'une grande séduction, rassemblant des œuvres du MONA (Museum of Old and New Art), fondé par le collectionneur David Walsh, et du TMAG (Tasmanian Museum and Art Gallery), sous la houlette de Jean-Hubert Martin, le très reconnu commissaire d'une exposition qui fit date, Magiciens de la terre, en 1989 à Paris.

Celle-ci, déjà, confrontait des objets présentés comme « hétérogènes », en particulier des œuvres d'artistes contemporains occidentaux et non-occidentaux. On retrouve cette même volonté de décloisonnement dans Théâtre du Monde – dont l'intitulé similaire rapproche les notions de spectacle, de simulacre, et de vision globale. Une partie des œuvres provenant de l'extraordinaire MONA, situé en Tasmanie, l'accent est cette fois-ci plutôt mis sur le face-à-face entre art contemporain et arts océaniens, notamment les tapas de Polynésie et de Mélanésie réunis dans une superbe mise en scène.

Mots-clés

Les objets sont regroupés par grands thèmes universaux : « rétrospection », « genèse », « division », « domestiquer », « au-delà »... Autant de mots-clés sous lesquels peuvent être rangées la plupart des préoccupations humaines, que l'on soit né au XVIe siècle ou au XXIe, en France ou sur les rivages de l'océan Pacifique. Ainsi dans la salle « Genèse » peut-on découvrir pêle-mêle un dessin French Can-Can de Francis Picabia, un corail ayant vaguement une forme de vulve, une Poupée de Hans Bellmer, un autoportrait photographique de John Coplans et un bouclier en pierre sculptée provenant de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Là sont évoquées la sexualité, la reproduction, les origines, etc.

Sans cartels à proximité, plongées dans une pénombre qui dramatise le discours et met l'accent sur leur beauté plastique, les œuvres sont mises en scène à la manière du Musée imaginaire de Malraux : hors contexte, en fonction de rapports formels subjectifs et de « similarités ». Ainsi David Walsh, dans le catalogue de l'exposition, s'interroge-t-il : « Est-ce qu'un Égyptien sculptant un tombeau avait les mêmes motivations et les mêmes buts que Claude Rutault ? »

Vue de la salle « Rétrospection » dans l’exposition Théâtre du Monde à la Maison rouge, 2013 © Marc Domage.

Non, a-t-on envie de répondre d'emblée à ce qui ressemble à une question-piège. L'art n'est pas pur, intemporel, universel. Cela relève de l'utopie, voire de la naïveté. De même est-on gêné lorsqu'il s'agit de comparer les tapas océaniens à des « tableaux ». Là le spectateur est pris en traître : le contexte de création et le sens de l'œuvre, inconnus les uns des autres, sont évacués au profit de la seule coïncidence esthétique. Il est bien évidemment possible, et heureux, d'apprécier un panneau d'écorce battue ou une toile abstraite pour leur seules qualités rétiniennes. Mais doit-on pour autant, comme le réclame David Walsh, « regarder sans apprendre » ?

Le « musée des charmes »

Le fondateur du MONA, et Jean-Hubert Martin avec lui, souhaitent substituer à la domination de l'intellect celle du sensible, à l'objectivité la subjectivité. Ce qui fait toute la saveur particulière de cette exposition de collectionneur, mais laisse la sensation désagréable d'une forme de condescendance vis-à-vis des artistes comme des spectateurs : le commissaire et le collectionneur se placent au-dessus de ceux-ci, mais aussi de l'historien d'art et du discours académique. Le plaisir solitaire de l'amateur, celui qui prévaut au choix arbitraire de ce cabinet de curiosités planétaire, est jugé supérieur au plaisir pour tous, celui qui guide la pédagogie des salles par écoles et aires géographiques des musées. Ainsi Jean-Hubert Martin oppose-t-il le « musée des charmes », qui « cherche à séduire et à enchanter », au « musée docile », qui « cherche à apprendre conformément aux conventions ». Son approche, dit-il, doit servir de « complément » à l'histoire de l'art – ce qui implique un savoir préalable et pénalise d'emblée le visiteur non-connaisseur.

Cet appel à la poésie du monde et aux émotions directes a un attrait indéniable. L'invitation à la « sérendipité », concept à la mode, séduit d'emblée, et il est très excitant d'imaginer deux artistes que séparent siècles et océans, créant des œuvres de forme ou de thème similaires. Ainsi, si l'exposition conçue telle qu'un « musée des charmes » se visite avec grand plaisir, elle possède deux défauts majeurs. D'abord celui d'une « resacralisation » de l'art assez désuète, héritière de Malraux (lire à ce sujet le très bien argumenté Album de l'art à l'époque du Musée imaginaire de Georges Didi-Huberman, tout juste publié). Mais surtout le fait que l'on sorte de la Maison rouge en ayant le sentiment déplaisant que l'exposition parle plus d'elle-même et de ses concepteurs, que des œuvres et des artistes eux-mêmes.

THÉÂTRE DU MONDE

19/10/2013 > 19/01/2014

La maison rouge

PARIS

Pour sa dixième exposition de collection particulière, la maison rouge invite le collectionneur David Walsh, fondateur du MONA (Museum of ...

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