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Au musée du quai Branly, « l’aboutissement de la reconnaissance de la culture kanak »

Magali Lesauvage 17 octobre 2013

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L’exposition Kanak, l’art est une parole au musée du quai Branly est un événement. À cela deux raisons majeures : d’abord la beauté des objets présentés, mais aussi le symbole fort de la reconnaissance de la richesse et de la poésie d’une culture, et par extension d’un peuple qui depuis longtemps refuse la soumission. Rencontre dans l’expo avec Emmanuel Kasarhérou, ancien directeur du centre culturel Tjibaou et co-commissaire de l’exposition avec l’ethnologue Roger Boulay.

Poteaux noués de tissus à l’entrée de l’exposition Kanak au musée du quai Branly.

[exponaute] Vingt-cinq ans après les Accords de Matignon, qui prévoyaient un long processus vers l’indépendance, pourquoi une exposition Kanak au musée du quai Branly, à Paris ?

[Emmanuel Kasarhérou] Il n’y a pas eu d’exposition importante en France sur la culture kanak depuis vingt-trois ans, et les collections européennes sont très riches. Certaines pièces proviennent de Suisse ou d’Allemagne, mais beaucoup sont issues des musées de province : Angoulême, Le Havre, Toulouse, Annecy… Ces collections se sont constituées au XIXe et au début du XXe siècle, et l’exposition du quai Branly permet aussi de voir comment le regard a changé, grâce notamment à des personnalités comme Maurice Leenhardt. Nous avons pris le parti pris d’employer le « nous » et le « vous » pour nous adresser aux visiteurs. Le « nous » est un peu présomptueux, car le peuple kanak est très divers, avec vingt-huit langues et de nombreuses sensibilités, mais cela permet de faire en sorte que le visiteur se sente invité, qu’il y ait une réciprocité, moins de distance. On n’est pas dans une exposition scientifique, ou ethnologique – ou alors ce serait de l’« auto-ethnologie », c’est-à-dire qu’on tire de sa propre sociologie des éléments de compréhension. Le monde kanak est difficile à aborder, c’est un kaléidoscope, mais il y a un tronc commun très fort, notamment dans la relation à l’architecture, avec la maison comme idéal social et le poteau central qui le structure, et la langue.

Pourquoi mettre l’accent sur cet aspect particulier de la langue et de la parole ?

C’est un hommage à la diversité linguistique calédonienne, souvent perçue comme un chaos sociologique, sans unité. La Mélanésie est la région du globe où il y a le moins d’individus à parler le plus de langues. Il y a 5000 à 6000 langues parlées dans le monde, dont un bon millier le sont chez nous. En Nouvelle-Calédonie, on change de langue tous les vingt kilomètres. Certaines sont assez proches, comme le seraient le français et l’italien, d’autres sont aussi éloignées que le français et le danois. Elles ne sont pas seulement un mode de communication, elles sont aussi ancrées dans un terroir, un ancrage spatial et temporel. En Nouvelle-Calédonie, on aime la différence, on la cultive, on la raffine. Ces langues sont toujours là car les Kanaks ont un grand goût de la diversité et de l’oralité, mais aussi des choses fragiles, non-permanentes, immatérielles.

Comment traduire cela dans une exposition, par définition matérielle ?

On a essayé de retranscrire les langues le plus possible. Il y a également des enregistrements de chants, dans cinq langues différentes, diffusées dans l’expo. D’une manière générale, les Kanaks attachent beaucoup moins de prix au matériel qu’à l’immatériel. Les objets sont utilisés, ensuite on les jette, comme les « nœuds-messages » : de simples liens qui permettent par exemple de signifier à un autre chef que l’on souhaite qu’une personne soit assassinée. Ou encore les plantes que l’on dépose sur les chemins pour faire passer un message. Une bourrasque et la plante n’est plus là ! On aime les signes ténus de la nature (un coup de vent, un oiseau qui passe) que l’on essaie d’interpréter. C’est quelque chose que l’on retrouve dans toute l’Océanie.

Applique de porte de case, Yambé, fin du XIXe siècle, Bâle, Museum der Kulturen.

Vous présentez par exemple la cérémonie de levée du deuil de l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. Comment celle-ci se matérialise-t-elle ?

Des tissus, qui ont remplacé les grands rouleaux de tapas, sont déployés devant la maison du chef. Ils matérialisent le chemin social, qui relie un clan à un autre, et sont aussi le support de la parole. Celle-ci se déroule, un peu à la manière d’un phylactère, puis on la replie et on partage le tissu en morceaux, que chacun emporte avec lui, pour en faire un paréo ou le garder précieusement.

La particularité de l’exposition est qu’on a la sensation, comme ici, d’être face à des objets « vivants », qui viennent à peine d’être utilisés.

C’est le cas, sauf pour les masques qui ne sont plus fabriqués depuis plus d’un siècle, suite à la christianisation qui les a relégués au satanisme – ce qui n’est pas tout à fait faux, puisque ils sont la manifestation de l’esprit du chef défunt… Mais leur mémoire est toujours vivante : on connaît les noms des masques, les matériaux, les clans qu’ils représentent, etc. La culture kanak n’est pas une culture savante, mais tous, jeunes ou vieux, connaissent la tradition. Étant donné qu’il n’y a pas d’écriture, il faut beaucoup de mémoire pour retenir le sens de tout ça, donc on répète beaucoup. Le maître mot, c’est le respect. Quand on abat un arbre, on lui dit pardon d’abord. L’homme n’est pas détaché du monde, pas extraordinaire. Il est juste une modalité du monde, qu’il a la faculté d’exprimer, et s’inclue dans un continuum, un principe vital. L’homme est un individu, mais il est d’abord membre d’une communauté et repartira à sa mort dans l’anonymat. C’est pourquoi les noms se fondent : toutes les quatre générations, on reprend les noms anciens. Ainsi la culture se survit à elle-même par la proximité entre les individus. Cela a pour conséquence une grande humilité.

Coiffure de chef, XIXe siècle, Nouméa, musée de Nouvelle-Calédonie.

Aujourd’hui, les jeunes Kanaks sont-ils encore sensibles à la tradition ?

La tradition se noie un peu dans la culture occidentale, qui valorise l’individu et son point de vue, les décisions propres contre les décisions de groupe, mais les jeunes s’intéressent encore beaucoup à la culture kanak. Ils respectent encore la « coutume », qui consiste, quand on arrive chez quelqu’un ou dans un groupe, à déposer un objet de peu de valeur, qui ouvre un espace d’écoute et de parole. Le temps est suspendu : c’est alors que les gens se donnent. Cela permet d’accomplir de grandes choses, notamment des réconciliations, comme ce fut le cas, quinze ans après l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné à Ouvéa, où l’on pratiqua la coutume pour absoudre les habitants de l’île où cela avait eu lieu. Aujourd’hui, même le haut-commissaire de la République, qui représente l’État français, accomplit la coutume lorsqu’il arrive dans un lieu.

La société kanak est-elle conservatrice ?

Ce conservatisme doit être interprété comme une forme de protection : il ne faut pas oublier que pendant près de cent ans, les Kanaks ont vécu dans des réserves indigènes. Être soi-même cloîtré dans son propre pays, ça laisse des traces… Mais il y a des formes d’ouverture, comme la coutume qui est de plus en plus pratiquée par des Calédoniens non-kanaks, et les métissages sont de plus en plus nombreux – même si la filiation reste très importante : on est kanak par ses parents, parce qu’on a grandi dans une réserve. Cette exposition au quai Branly est aussi un signe d’ouverture : c’est l’aboutissement du mouvement de reconnaissance de la culture kanak, et la révélation d’un patrimoine engrangé dans les musées européens, dont on imaginait pas la richesse. Cela permet aussi de casser l’image « brute de décoffrage » des Kanaks brisant les urnes, montant des barrages et s’opposant à l’autorité, ou celle plus ancienne des cannibales. Cette exposition se veut d’abord être un partage.

Propos recueillis par Magali Lesauvage.

KANAK

15/10/2013 > 26/01/2014

Musée du quai Branly

PARIS

Cette exposition, la plus importante réalisée depuis ces 20 dernières années sur la culture kanak, rassemble plus de 300 œuvres et do...

Exposition terminée
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