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Braque doit-il être réhabilité ?

Magali Lesauvage 17 septembre 2013

Le Grand Palais organise cet automne une rétrospective majeure de Georges Braque (1882-1963), grande figure de la modernité qui reste cependant aujourd'hui encore cantonnée aux seconds rôles de l'art du XXe siècle. Cinquante ans après sa disparition, Braque doit-il être réhabilité ?

 Georges Braque, Le Port, hiver 1908-printemps 1909, Washington, National Gallery of Art, gift of Victoria Nebecker Coberly in memory of her son, John W. Mudd © Adagp, Paris 2013.

Pourquoi, en 2013, une expo Braque à Paris ? Parce que, depuis quarante ans, il n'y en a pas eu. Parce que le peintre fauve puis cubiste serait, lit-on ici et là, un « grand incompris ». Comme Bonnard, qui a connu depuis deux décennies une spectaculaire réhabilitation. Braque serait ainsi l'éternel second rôle de l'art moderne, celui qu'on ne peut évoquer sans citer conjointement Cézanne, Picasso ou Matisse. Un grand peintre, mais pas un peintre isolé comme Van Gogh, Manet ou Gauguin, ceux-là auxquels la mythologie moderniste a dressé des monuments de solitude se détachant fièrement au-dessus de la masse : au XXe siècle, l'artiste sera seul contre tous, ou ne sera pas. Georges Braque, lui, a toujours peint « avec ». Sauf à la fin, à partir des années 1930, quand dans la torpeur d'une époque plombée, Braque peint du Braque.

Avant cela, et c'est ce que l'exposition du Grand Palais nous fait douloureusement sentir, l'artiste va expérimenter inlassablement, reprenant pendant plusieurs décennies les mêmes motifs, érigés en genres par la peinture classique : paysages, portraits, natures mortes. À grand renfort des collections du Musée national d'Art moderne et de grandes institutions (notamment américaines), l'importance de l'œuvre de Braque nous est assénée – une œuvre, souligne la commissaire de l'exposition Brigitte Leal, « sous-estimée parce qu'exigeante, rétive à toute facilité anecdotique et profondément pudique ».

La cordée cubiste

En effet, nul ne pourra prétendre en sortant du Grand Palais que Braque ne fut pas un grand peintre. L'artiste fut un représentant éblouissant du fauvisme, l'inventeur génial du cubisme, un graveur et un décorateur subtil (au Louvre notamment). Expérimentateur, il est à l'origine de l'un des mouvements révolutionnaires de l'art du XXe siècle, le cubisme, auquel il donne naissance à l'Estaque en 1908, à partir de l'observation de Cézanne. Picasso, dont le nom est relativement peu évoqué dans l'expo, comme s'il était encore nécessaire de faire sortir Braque de son ombre, mène alors les mêmes recherches et le rejoint rapidement. Débute alors l'une des plus fructueuses collaborations artistiques de l'époque moderne, que le peintre compare à « une cordée en montagne ». Braque décrit ainsi leur dialogue intime : « On s'est dit avec Picasso pendant ces années-là des choses que personne ne se dira plus, des choses que personne ne saurait plus se dire, que personne ne saurait plus comprendre, et qui nous ont donné tant de joies. Cela sera fini avec nous ».

Georges Braque, Atelier I, 1949, collection particulière © Adagp, Paris 2013.

De cette période sacrée, qui dure un peu moins d'une décennie (1908-1917), ont surgi des dizaines de toiles toutes plus audacieuses les unes que les autres, mais qu'un accrochage additif et monotone malheureusement dessert. L'intransigeance que l'on prête à Braque, notamment celle qui lui fait préférer le travail de la forme à celui de la couleur, ressort d'autant plus au vu de la énième nature morte au camaïeu tuile-sardine, avant qu'il ne lâche un peu de lest à la fin des années 1910 en introduisant plus de couleur. C'est plutôt dans les petits formats (dessins, éditions, gravures) qu'on trouve un plaisir esthétique, quand Braque ne sature pas la surface pour étouffer la vision, mais retrouve cette transparence lumineuse de cristaux colorés hérités de Cézanne, ou quand il invente (quelle révolution picturale !) les papiers collés.

Enfin, l'émotion

Art intellectuel, le cubisme vieillirait-il mal ? C'est la question (sans doute mal vue encore aujourd'hui) que l'on peut se poser face à ces toiles mates, dures, sèches. Une lourdeur que la fantaisie des années 1920 ne dissipe pas : les œuvres de Braque semblent alors se gondoler, baver. L'artiste flirte avec le retour à l'ordre, mais son manque de fantaisie (assumé) l'empêche, contrairement à Picasso, de peindre ses figures antiquisantes courant sur la plage : les siennes restent raides, architecturales, muettes.

L'émotion cependant commence à jaillir à de rares occasions, comme dans Le Duo du Centre Pompidou, où l'ombre et la lumière qui cernent les personnages créent une forme de suspense. Ou encore dans le motif des poissons morts, contrairement à ceux de Matisse glissant dans l'aquarium, exprimant la solitude de l'artiste qui peu à peu se détache de la recherche plastique pour exprimer par la peinture, enfin, l'émotion. Adoptant le noir, qui paradoxalement allège et illumine ses toiles, Braque acquiert la liberté : ses paysages horizontaux des années 1950 rappellent la brutalité de ceux de Van Gogh et annoncent le vide de la mort à venir, tandis que se développe le motif de l'oiseau. C'est celui-là qu'il déploie avec une légèreté insoupçonnée au plafond du Louvre, en 1953, et qui lui vaut la consécration. Une reconnaissance dont l'artiste, peintre officiel de l'ère Malraux, souffre encore, et qui aurait peut-être mérité un hommage plus insolent.

GEORGES BRAQUE

18/09/2013 > 06/01/2014

Galeries nationales du Grand Palais

PARIS

Le Grand Palais présente la première rétrospective consacrée à Georges Braque (1882-1963) depuis près de quarante ans.

Ini...

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