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Richard Prince et Mr Brainwash sont-ils de mauvais copieurs ?

Magali Lesauvage 7 mai 2013

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Deux affaires traitées récemment par la justice américaine montrent deux cas parallèles de non-respect du droit d’auteur. Pourtant, un artiste a été condamné, mais pas l’autre. Explications.

À gauche : toile de la série Canal Zone, 2008, de Richard Prince ; à droite : la photo de Patrick Cariou utilisée par l’artiste.

Fin 2008, le photographe français Patrick Cariou assigne en justice l’artiste américain Richard Prince pour atteinte au droit d’auteur. À l’occasion d’une exposition à la galerie Gagosian, Richard Prince a utilisé des photographies du livre Yes Rasta de Patrick Cariou, publié en 2000, pour réaliser des collages incorporés dans la série de peintures Canal Zone. Deborah Batts, juge de la cour fédérale, statue en mars 2011 qu’il y a infraction au droit d’auteur, et autorise Patrick Cariou à faire détruire chacune des vingt-et-une toiles non vendues (dont la valeur est d’un million de dollars chacune).

Mais la cour d’appel américaine a estimé la semaine passée que dans la plupart des œuvres, Prince avait suffisamment transformé le travail de Cariou pour que l’usage de ses photographies soit considéré comme de bonne foi (« fair use »). Les œuvres de l’artiste américain ont, d’après le juge B. D. Parker, « un caractère différent » et « emploient une nouvelle esthétique avec des résultats créatifs et communicatifs différents de ceux de Cariou », rapporte The Art Newspaper. L’artiste et son galeriste Larry Gagosian ne sont donc plus tenus responsables pour ces œuvres, mais la cour fédérale doit cependant encore examiner le cas de cinq autres pièces de la série Canal Zone.

À gauche : Sid Vicious par Dennis Morris, 1977 ; à droite : le graffiti de Mr Brainwash d’après la photo de Morris, à Los Angeles © unurth.com.

Cette même semaine, on apprend que le street artist Mr Brainwash vient d’être condamné par un juge californien pour non-respect du droit d’auteur. Le Français – Thierry Guetta de son vrai nom – a réalisé sept œuvres d’après la reproduction d’une photo de Sid Vicious, chanteur des Sex Pistols, réalisée par Dennis Morris en 1977 – dont un collage sur un immeuble de Los Angeles. La justice américaine a estimé cette fois-ci que le travail de Mr Brainwash ne « transformait » pas la photographie. D’après The Art Newspaper, le juge fédéral estime que « la plupart des œuvres ajoutent des éléments nouveaux, mais l’effet d’ensemble n’est pas assez transformatif ». Mr Brainwash a déjà été condamné en 2011 pour l’usage d’une image du groupe de rap Run DMC réalisée par le photographe Glen Friedman, et attend toujours le jugement du procès qui l’oppose aux ayant-droits du photographe Jim Marshall pour l’usage non-autorisé de photos de musiciens dans le cadre de la promotion d’une campagne Google Music.

Des affaires de goût

Quelles différences y a-t-il entre la démarche de Richard Prince et celle de Mr Brainwash ? En apparence, très peu. Le premier est un artiste contemporain, peintre et photographe particulièrement connu pour son art de l’appropriation : il est devenu célèbre dans les années 1980 en « re-photographiant » les fameuses photos de cow-boy utilisées dans les publicités Marlboro, puis avec sa série de photos de l’actrice Brooke Shields nue, âgée alors de dix ans. Il réalise ensuite, entre autres, les Joke Paintings (des blagues écrites sur toile) et les Nurse Paintings (toiles inspirées des couvertures de livres de littérature érotique cheap). Mr Brainwash, rendu célèbre grâce à son rôle dans le film de Banksy Faites le mur !, est quant à lui un street artist français installé à Los Angeles depuis l’âge de quinze ans. Les œuvres de Richard Prince se vendent à plusieurs millions de dollars, quand celles de Mr Brainwash peuvent atteindre plus de 100 000 dollars en salle de vente. Deux artistes qui chacun vivent très bien de leur art, et peuvent attirer les convoitises – surtout s’ils empruntent à d’autres, moins célèbres, pour produire des œuvres vendues très chères.

Dans son jugement relatif à l’affaire Prince, le juge Parker affirme, que plutôt que les intentions artistiques de Richard Prince, fut examinée la façon dont « les œuvres peuvent être  »perçues de manière rationnelle » afin d’évaluer leur nature transformative ». La justice adopte donc ici la place du récepteur (le spectateur) plutôt que celle de l’émetteur (l’artiste) pour évaluer le dommage : ça n’est pas le tort fait au photographe Patrick Cariou qui est envisagé (la cour a d’ailleurs noté que celui-ci n’avait pas vu sa cote s’effondrer), mais celui fait à un public éventuellement trompé. L’accusation de non-respect du droit d’auteur a donc étrangement été évacuée vers un non-lieu concernant une sorte de fraude à l’originalité, ce qui ne semble pas devoir être débattu dans une cour de justice. Dès lors, cela pourrait mener à juger du non-respect du droit d’auteur en fonction de la plus ou moins grande qualité de la « transformation » effectuée, érigeant ainsi les juges en critiques d’art capables de « juger », littéralement, une œuvre d’art. Ce qui reviendrait à dire que le travail de Richard Prince a été jugé bon, et celui de Mr Brainwash mauvais – le support de l’œuvre, toile ou mur, étant sans doute aussi un critère.

Selon Dan Brooks, avocat de Patrick Cariou, « ce type de jugement de valeur ne permet pas de donner aux artistes la notion de ce qui est permis ou pas. Des œuvres identiques peuvent tomber de l’un ou l’autre côté de la ligne. Cette décision semble autoriser des artistes célèbres, qui vendent des toiles à des patrons de hedge fund pour plusieurs millions de dollars, à voler d’autres artistes ». Tout dépend, semble-t-il, du goût des juges.

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