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L’expo Bowie à Londres, ou l’art du cut-up en 5 objets

exponaute 22 avril 2013

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Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, média en ligne de la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique. Les amis de nos amis étant nos amis, nous publions cette fois-ci un article du site Gonzaï, partenaire de Gaîté Live, au sujet de l’exposition David Bowie is au Victoria & Albert Museum de Londres. Pour nous éviter de changer de coûteuses livres sterling et de renverser de la sauce HP sur notre polo, le reporter Hilaire Picault rapporte de l’immense rétrospective du dandy du rock 1 théorie et 5 objets, à citer lors de votre prochain dîner.
Brian Duffy, photo pour la pochette de l’album Aladdin Sane de David Bowie, 1973.

Aller à Londres, aller au Victoria & Albert Museum, aller voir Bowie dans les yeux. Et ressortir après cela. Vous émergez de l’immense bâtisse et le vent printanier vous mord la gueule pour vous rappeler que vous aussi vous êtes mortel. Qu’il n’y a pas que les types de 65 ans. Et que mêmes les légendes peuvent se taire à jamais. Et alors qu’est-ce qui reste ? Que laisse un héros du peuple après avoir claqué (la porte) ? Une palanquée de souvenirs glanés le long de la vie, les tickets de caisse de sa carrière, et les empreintes de son œuvre dans le bitume du talent. Excusez cet élan poétique, c’est sans doute la faute aux longs saxophones qui jalonnent la discographie romantique du sujet. Il reste donc, excusez du peu, 75 000 broutilles et constructions entassées par Bowie dans un loft américain. Des petits efforts gribouillés aux grands aboutissements, un type qui entre 27 fois en studio, soulève de la poussière et laisse des copeaux derrière lui, c’est certain. Or vous vous en doutez, on ne vous ouvrira jamais les portes de ce capharnaüm inestimable, en euros comme en dollars. C’est là que commence le jeu qui nous intéresse.

Faire une expo pour ne montrer qu’une partie de ces précieuses archives nécessite que la dite partie soit congrue, et sacrément même. Et beaucoup se seraient fourvoyés en se limitant à la musique du sexagénaire, partoches, bouts de studios et guitare tant chérie. Attention trompe-l’œil ! (ou l’oreille) La musique n’est qu’une part de l’œuvre du beau David. D’aucuns auraient trébuché dans la penderie ou dans la boîte aux photos perso pour nous faire avaler une expo de raretés ou didactico-biographique. Trop facile ou bassement tape-à-l’œil. Les commissaires d’expo du V&A Museum ont visé plus loin, plus haut. Oh, il y a bien toutes ces choses, des costumes de scène nippons ou couturiers, des partitions qui ne sont pas de vulgaires tablatures, la première 12 cordes d’où Space Oddity a jailli,des paroles jetées sur des feuilles raturées, et des souvenirs tirés des tiroirs.

Mais si l’expo David Bowie is est réussie, c’est parce que le choix des objets correspond précisément au mode de fonctionnement de notre vieille Anglaise préféré(e). C’est-à-dire ? Qu’est-ce qu’il nous raconte lui ? Il a sa Guiness qui lui monte à la tête ? Nada. J’affirme que la qualité première du Rebel-Rebel est sa capacité à dénicher des éléments étrangers pour les incorporer à son ordinaire. Noyer son rôti à la menthe sous du shoyu japonais et surtout, surtout, savoir manier le couteau à sushi pour n’en retirer que les meilleurs morceaux. Oublions les vitrines les plus clinquantes que tout le monde vous narrera en se laissant aller à la plus baveuse nostalgie, et ne prenons que 5 objets, 5 exemples pour illustrer tout cela parfaitement. Et chronologiquement, eh !

Little Richard © DR.

1# Photo de Little Richard et sa section cuivre

Photo de promo noir et blanc ayant appartenu à l’artiste (le blond, pas le black), ici mise au mur de l’expo dans une reproduction de sa chambre de jeune résident londonien. On y voit le rockeur moustachu jouer du piano debout, un pied martelant les touches et derrière, coupée, sa section cuivres. À titre personnel, Bowie en parle comme du déclencheur chez l’enfant qu’il était d’une envie de faire du rock qu’il considérait comme subversif. Pourtant ne vous y trompez pas : ce qu’a capté son œil (le bleu, celui qui marche), ce n’est pas le pianiste à la sexualité pointue, qui aurait pu devenir son modèle. Ce sont bien les cuivres rutilants qui l’ont happé. C’est pour rejoindre cette section là qu’il s’est mis au sax, qu’il a pris des cours auprès de Ronnie Ross, le jazzman à qui il confiera le solo final de Walk on the wild side quinze ans plus tard. Nous resservir ce cuivre à toutes les sauces, contre toutes les modes, ce n’était pas un hasard, ce n’était pas un TOC non plus, ni une limite à ses connaissances en arrangements, c’était un choix réfléchi. D’ailleurs si Bowie avait pillé Richard, gageons que notre bi-curieux aurait plutôt pris cette élégante moustache.

TV Set Videosphere de JVC © DR.

2# TV Set Videosphere de JVC

Une télé. Éteinte. L’expo présente une télé qui de surcroît n’a pas appartenu à Bowie. Pourquoi ? Parce qu’elle représente la fascination qui donna vie à la décennie 1970, celle pour notre satellite d’amour et son dark side caché qui ne l’était plus quand JVC sortit cette télévision en forme de casque de cosmonaute. Il parait que le design novateur fut inspiré par le 2001 de Kubrick, ce qui rend l’affaire amusante : un film inspire une télévision, c’est le miroir qui se regarde. De l’exacte même façon, Bowie imaginera bientôt l’enfant des étoiles Ziggy en lisant Orange Mécanique et compose déjà Space Oddity en flashant sur la photo du lever de Terre prise en orbite lunaire par l’astronaute William Anders. Quand l’humanité se sent soudain plus unie par cette vue globale, Bowie dépeint lui l’horrible solitude et l’impossible consolation de l’individu au sein de la société. Récupération d’une réalité universelle, lacérée pour y insérer un sentiment intime ; il était malin notre youngster, il savait bien que les kids le comprendraient alors qu’il semblait chanter les mêmes louanges spatiales que tout le monde. Même la BBC se fourvoiera en jouant ce tube accidentogène par-dessus les images lunaires d’Apollo 9… Penser Big Picture on a dit.

Burroughs et Bowie par Terry O’Neill.

3# Photo coloriée de Burroughs & Bowie

En 1973 le personnage de Ziggy n’est plus, lorsqu’un journaliste de Rolling Stone propose une interview-rencontre entre le parrain de la beat-litt’ et le glam-rockeur ayant choisi la position du démissionnaire. L’entretien [retranscrit ici] est longuet et vaguement poseur malgré quelques fulgurances, mais il se conclut sur un échange enthousiasmant quand William Burroughs fait remarquer que le couteau du gang de son livre Wild Boys est un poignard « bowie knife » à deux tranchants. David Jones a choisit comme nom de scène celui de ce couteau, donc rien de neuf, mais il réalise seulement face au romancier combien la dualité est intrinsèque à ce rôle qu’il s’est taillé pour la scène lorsque l’auteur du Festin Nu lui lâche : « It cuts both way, you know ».

Des deux côtés. L’expo symbolise ce moment par la photo de Bowie et Burroughs recolorisée au feutre par le chanteur, comme si la réalité ne méritait pas d’être captée autrement qu’attifée d’une couche de plus. La vie est une création, un enregistrement qui peut être édité à tout moment, disait en substance Burroughs à Genesis P-Orridge. Bowie acquiesce, lui qui a parfaitement retenu l’exercice du cut-up avec lequel il accouchera sur papier millimétré de bon nombre de morceaux, notamment dans la trilogie berlinoise. Pour rappel : on écrit sur papier, on découpe aux ciseaux, et on remonte les morceaux pour voir naître de nouvelles phrases. Il y aura également à la prochaine décennie l’utilisation récurrente du logiciel Verbalizer d’Apple qui mélange des phrases pour former plusieurs propositions, tremplin spirituel prouvant au passage que l’attrait technologique de tonton David ne s’arrête pas aux seuls outils musicaux. Après tout, aller chercher un costume de kabuki et le porter dans les rues de Soho, n’est-ce pas déjà mélanger ? Découper ailleurs, insérer ici. Tout s’éclaire alors…

La pochette du disque vinyle de Scary Monsters.

4# Artwork original de l’album Scary Monsters

L’œuvre est un collage somptueux et massif, entre un dessin d’Edward Bell et une photo de Brian Duffy tous deux représentant Bowie dans son costume de Pierrot le Clown mais sans le maquillage traditionnel au visage. Ce qu’on découvre au V&A Museum, c’est que le collage original inclut ces photos réduites des précédents albums, recouvertes de peinture blanche, et les titres des chansons, morceaux de papiers grossièrement collés selon un tracklisting sans doute tardivement fourni. Le cut-up dépasse les mots et attaque le graphisme. Mais aussi les rapports humains : Bowie a contacté Edward Bell en direct, sonnant à sa porte pour lui demander de créer la pochette de son disque à partir du cliché de Duffy, sans consulter ce dernier. Je coupe, je mélange, je monte. Et quand je coupe je le fais avec méticulosité mais sans ménagement : Guy Peellaert travaillait à un tableau pour les Rolling Stones quand Bowie l’a séduit et convaincu de faire son album Diamond Dogs en priorité. Celui-là même où apparaît un canidé testiculaire qu’il fallu castrer au spray pour ménager la censure. Je coupe, j’enlève, je crée une nouvelle vision.

 Maquette de scène de la tournée Outside par Gary Westcott, 1995.

5# Maquette de scène de la tournée Outside

Entrant dans la dernière vaste salle de l’expo, sorte de Rubik’s cube géant où vous surplombent des costumes récents et des projections de vidéos de concerts s’entrecroisant sur les différentes faces, vous êtes soudain écrasé par l’image et le son hurleur issus d’enregistrements des Glass Spider Tour et Reality Tour. L’occasion de réaliser que le live n’est pas laissé au hasard, on s’en doutait, mais que cela dépasse le choix des fringues et de la setlist. Les nombreux bootlegs du net racontent des répétitions précises que l’expo confirme à sa façon. Alors que tout le monde se tue la nuque vers les écrans, il y a en effet sur le côté cette maquette en contrebas. La scène est presque sans intérêt, les slogans choisis, le décorum, la place des micros, c’est de la gestion d’espace, le remplissage d’un stade de foot. Détails. Encore qu’ils laissent apercevoir un sens aigu des scénographies précises que lui envient Genesis ou Rammstein. Être soudain penché sur cette maquette donne le vertige. Cette scène qu’on devine énorme pourrait s’écraser sous nos doigts. L’infiniment grand devient minuscule tandis que derrière nous, géant tiré d’un conte, David Bowie s’époumone. La scénographie, c’est ça. Te faire sentir autre chose que la somme des choses que tu discernes. Ce qui fait bien la force de cette exposition. L’application d’une formule de redistribution d’éléments disparates. Preuve de plus, la lettre exposée de ce fan chinois qui s’émerveille que Bowie chante en mandarin alors que lui-même ne parle pas ce dialecte. Ou le mash-up des singles de Bowie réalisé pour l’expo par Tony Visconti en une seule tornade rock. Je taillade, je pille, je replante autre chose.

On a déjà raconté cent fois le génie d’appropriation et de prescription divinatoire de Bowie, son côté control freak donnant à ses projets une envergure magistrale, transformant une chanson en pièce de théâtre et une tournée en land art. David Bowie is fonctionne sur le même principe : prendre des pièces d’une gigantesque structure, les séparer, les mélanger, les disposer pour former une œuvre nouvelle. Une vie qui ne s’est pas exactement passée comme celle ici décrite. Pas dans le même ordre, pas aussi intense, pas aussi évidente. Mais foutrement architecturée et renouvelée. David Bowie is (possibly will be) another man.

Hilaire Picault (Gonzaï)

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