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Nicolas Bourriaud : « L’École des Beaux-Arts de Paris doit être comme un moteur de recherche »

Magali Lesauvage 11 avril 2013

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Critique d’art, commissaire d’exposition, théoricien, professeur, Nicolas Bourriaud, 48 ans, est l’une des rares personnalités françaises réellement influentes dans le milieu mondialisé de l’art. Nommé directeur de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en novembre 2011, il a été avant cela co-directeur (avec Jérôme Sans) du Palais de Tokyo (de 1999 à 2006) et conservateur à la Tate Britain de Londres (de 2007 à 2010). Théoricien de l’art, il est également l’auteur remarqué d’Esthétique relationnelle (1998). À la tête d’une institution qui est à la fois école d’art, lieu de conservation et d’exposition, il nous présente son programme entre passé et futur, à la crête du présent.

Nicolas Bourriaud © DR.

[exponaute] Vous déclinez trois thématiques par an, en quatre chapitres : une exposition collective d’art contemporain, une autre réalisée à partir des collections, une monographie d’un artiste moderne peu connu et enfin les travaux des élèves de l’École. Pourquoi ce découpage très compartimenté ?

[Nicolas Bourriaud] Il me semblait intéressant de décliner la forme du programme. Ces quatre volets reflètent l’identité de l’École et son spectre historique, qui va de l’art ancien à l’art contemporain, du Louvre au Palais de Tokyo – et même au-delà puisque nous sommes en quelque sorte des « fournisseurs » du Palais de Tokyo… Aujourd’hui les temps sont mûrs pour un nouveau type de visiteur d’exposition, autant intéressé par le contemporain que par l’ancien. C’est un atout de notre programmation, que j’appelle « contre-programmation », et qui prend la forme d’une discussion autour d’un sujet. On fait le pari de confronter plusieurs époques, des points de vue, des styles, des statuts d’objets différents. On ne veut pas s’abriter derrière des formules convenues, des monographies d’artistes importants, des thématiques trop simples. La programmation doit permettre à l’École de se constituer en moteur de recherche, par les expos mais aussi grâce aux conférences, rencontres et workshops pour les étudiants.

Avec L’Ange de l’Histoire, vous débutez par le thème de la ruine : est-il autant présent qu’autrefois chez les artistes d’aujourd’hui ?

Je suis parti du petit texte de Walter Benjamin, L’Ange de l’Histoire, qui décrit celui-ci emporté par la tempête du Progrès, regardant les ruines qui s’amoncellent à ses pieds. La ruine est liée chez Benjamin à la parole des vaincus : l’historien doit se faire chiffonnier de l’Histoire et aller glaner les détritus pour la reconstituer. Aujourd’hui on retrouve la forme des décombres contemporaines dans Internet, principale source d’inspiration des artistes, qui utilisent souvent dans leur démarche le thème de la traçabilité, de l’archive… On est dans « l’hétérochronie », c’est-à-dire l’accumulation de différents temps, en perpétuelle co-présence – comme dans un champs de ruines.

Vous souhaitez faire de l’École un lieu du présent, qui soit sur la crête entre l’ancien et l’actuel. N’y a-t-il pas là une tension complexe à manier ?

C’est tout à fait ça. Mais c’est une tension productive, qui permet de mettre en avant la continuité des choses, le fait qu’à toutes les époques, les artistes se sont posé des questions analogues, comme par exemple celle de la ruine.

Est-ce aussi parce que selon vous la jeune génération d’artistes et d’amateurs a un peu oublié de « faire ses classes » en histoire de l’art ?

Absolument. Pour ma génération, c’était évident, on étudiait aussi bien Caravage que Rauschenberg. Mon pari, c’est de faire un paysage qui contienne tout cela. Dans une société qui va de plus en plus vite et produit de plus en plus d’amnésie, notre rôle comme centre d’art au sein d’un établissement d’enseignement, c’est de recréer ce lien entre passé et présent. Aujourd’hui, avec Internet, le passé n’a jamais été aussi présent, mais il arrive souvent déraciné, sous forme de fragments. Il y a un paradoxe : on a le nez collé au présent, et en même temps on vit dans une époque où on a jamais été autant englobé par le passé. On a, en permanence, des millions d’informations provenant de lieux et d’époques différents, qui bouleversent notre environnement. Internet a évidemment un rôle majeur, puisqu’il aplatit l’ensemble des références, et leur donne une valeur quasi similaire. Le passé se retrouve écrasé à la surface du présent.

Votre rôle est-il de faire le tri dans cette masse d’informations ? Une école d’art est-elle le lieu pour cela ?

C’est toujours un peu la tâche du commissaire d’exposition, d’ordonner en fonction d’une grille de lecture. Et une école d’art permet la confrontation avec les œuvres et les artistes, comme c’était le cas au XIXe siècle dans le Palais des études, qui était un immense musée imaginaire constitué de copies, un projet encyclopédique. Avec la présence dans un même lieu, pensé par l’architecte Duban, de tous les styles, il y a toujours cette idée que l’œuvre d’art doit être au centre.

Cour du Palais des études de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris © DR.

Comment concilier collection d’art ancien (l’École des Beaux-Arts possède une collection prestigieuse, mais qui n’est pas exposée en permanence), centre d’art contemporain et école ? C’est un cas unique au monde !

Il faut les considérer comme un seul et même écosystème, et non pas comme des outils séparés. Le lieu d’exposition fait partie de la vie étudiante, et à l’inverse l’École doit entretenir une relation avec le public et l’extérieur, notamment grâce à une galerie dans laquelle sont montrés les projets des étudiants. Il nous faut trouver un nouveau modèle, mais c’est un atout formidable. L’École des Beaux-Arts de Paris a été une institution phare dans le monde entier au XIXe siècle, elle doit l’être à nouveau.

Pourquoi avez-vous souhaité que le lieu d’exposition retrouve le nom de Palais des Beaux-Arts ? Est-ce un clin d’œil au Palais de Tokyo ?

C’est le nom originel du bâtiment. Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles a été rebaptisé BOZAR, et c’est à mon avis une erreur, typique du ringard contemporain. La référence au Palais de Tokyo, elle est simplement dans le fait de rendre au lieu son vrai nom : Jérome Sans [co-directeur avec Nicolas Bourriaud, ndlr] et moi-même avons redonné son nom au Palais de Tokyo, qui avait été nommé « Centre de la Jeune Création ». « Palais des Beaux-Arts » n’est pas un nom administratif, mais le nom d’une maison.

Chaque année a lieu une exposition des récents diplômés de l’École. Pourquoi a-t-elle lieu cette fois-ci au CentQuatre, régi par la Ville de Paris, et pas dans vos locaux ?

C’est aberrant pour un ancien diplômé de revenir un an plus tard sur le lieu de ses études. Dans une logique centrifuge, c’est notre devoir de propulser les étudiants sur la scène artistique.

Vous n’avez jamais été aussi proche de la création « en train de se faire » – votre bureau jouxte littéralement des ateliers de très jeunes artistes. En tant que théoricien de l’art contemporain qui avez notamment défini les notions d’« esthétique relationnelle » ou d’art « radicant », cela vous permet-il de « sentir » une nouvelle tendance ?

J’ai toujours été professeur et depuis vingt ans je suis intervenu dans de nombreuses écoles d’art du monde entier. J’ai donc toujours été assez proche des jeunes artistes. Et je vois énormément d’expositions… C’est comme un muscle : il faut voir des milliers d’œuvres d’art avant d’avoir un œil. Le moment où l’œuvre se forme est assez fascinant, et, plutôt que de voir des tendances nouvelles, j’arrive maintenant à voir ce qui chez un jeune artiste va « prendre » ou pas, et comment faire pour l’encourager. J’essaie d’y consacrer le plus de temps possible.

Propos recueillis par Magali Lesauvage.

L'ANGE DE L'HISTOIRE

24/04/2013 > 07/07/2013

Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA)

PARIS

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