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Charles Krafft : l’énigme de l’artiste aux croix gammées

Magali Lesauvage 1 avril 2013

« Plus c'est gros, plus ça passe ». C'est la maxime que l'on pourrait retenir de l'affaire assez incroyable, mais pas un poisson d'avril, relatée par Rachel Arons dans le New Yorker. De celles qui font douter tout à la fois de la validité de la réception d'une œuvre, des notions de goût et de la bienveillance du marché de l'art, de la critique et des institutions.

Charles Krafft, Mad Cow.

Charles Krafft, 65 ans, est un artiste originaire de Seattle, dont le travail est diffusé par les galeries, les musées et la presse spécialisée depuis une vingtaine d'années. Son médium favori est la céramique, et ses motifs de prédilection sont liés à la Seconde Guerre mondiale : svastikas ornant savons, bouteilles de parfum et théières, bustes d'Adolf Hitler, grenades et fusils d'assaut. Tous réalisés en porcelaine de Delft blanc et bleu (sauf une série de porcelaines à base d'argile mêlée de restes humains incinérés), dans un processus de détournement d'une tradition artisanale d'excellence que l'on pourrait rapprocher de celui de l'artiste belge Wim Delvoye.

« Ironie ! », s'exclament depuis vingt ans les thuriféraires de Charles Krafft, qui soulignent la dichotomie incongrue entre des objets décoratifs ou d'usage quotidien, et des symboles politiques troublants. « Critique acerbe des idéologies totalitaires et du fétichisme de l'Allemagne nazie ! », analysent commissaires et collectionneurs. Krafft n'est pas le seul artiste à évoquer le nazisme dans son œuvre – on pense notamment à la célèbre installation Hell (2001) des frères Chapman, reconstitution de l'enfer concentrationnaire réalisé à partir de figurines miniatures, ou les 120 Funny Swastika Cartoons de Sam Gross. Mais représenter l'atrocité nazie, ou même une croix gammée, n'est pas en épouser la cause. Si pour les Chapman il s'agit de produire une œuvre horrifiante et purgative – à la manière de leur grand modèle Goya et de ses Atrocités de la guerre –, Sam Gross prend le parti d'en rire, réduisant la svastika à un objet aberrant, et ainsi le neutralisant. À chaque fois un distanciation est mise en œuvre, que ce soit par la violence extrême ou par l'humour.

Mais ainsi que le révélait début février un article de l'hebdomadaire The Stranger, Charles Krafft est bel et bien un « white nationalist » et un révisionniste minimisant l'existence de l'Holocauste. Une réalité que de nombreuses personnes connaissaient sans vraiment oser la dire – par peur de briser le mythe ou pour ne pas diffuser ses idées nauséabondes, les motivations sont vagues... Mais les preuves sont là, notamment par la récurrence des propos rapportés que par les liens vers des sites Internet antisémites postés sur sa page Facebook, ou sa participation à la radio nationaliste The White Network.

Charles Krafft, Idaho, 2003, Fine Arts Museum of San Francisco.

Ancien membre d'une communauté d'artistes hippies dans les années 1970, Charles Krafft a débuté en tant que peintre de paysages, avant de s'initier à la céramique et de réaliser une série de Desasters commémorant des catastrophes naturelles ou politiques, comme le bombardement de Dresde. Puis, après un séjour en Slovénie dans les années 1990 auprès du collectif d'artistes N.S.K. (Neue Slowenische Kunst), le propos se radicalise et apparaît de manière très littérale l'imagerie de l'Allemagne nazie, souvent de manière assez comique (comme ces ailes de moulin en forme de svastika surmontant une vache) – mais pas uniquement, on trouve aussi dans son travail de céramiste des caméras de surveillance, des lapins assassinés ou des colliers de dents.

Depuis que les idées de Charles Krafft sont connues, musées et galeries remballent leurs œuvres. Selon Rachel Arons, les commissaires de l'exposition Hey !, actuellement à la Halle Saint-Pierre à Paris, ont décidé de retirer ses œuvres de l'expo, suite à un questionnaire dans lequel Krafft citait comme ses héros les négationnistes Paul Rassinier et Sylvia Stolz. Le conservateur du Fine Arts Museum of San Francisco, propriétaire de la théière Idaho en forme de tête d'Adolf Hitler, s'explique ainsi : « Jusqu'ici, aucun professionnel de l'art ou visiteur n'a perçu une autre interprétation que critique, étant donné que le fameux dictateur est représenté sous forme de théière kitsch, sans parler du rendu peu flatteur de ses yeux démoniaques, suggérant une rage aveugle... Si l'artiste devait, dix ans après sa création, prétendre que cette théière était un hommage intentionnel à son sujet, il semble qu'il y ait échoué en termes visuels ».

L'œuvre de Krafft relève de la « banalisation du Mal » selon Hannah Arendt, ou encore de la normalisation et de la désensibilisation à une réalité que dénonçait Susan Sontag dans son essai Fascinating Fascism. Mais elle relève aussi pour certains de la liberté d'expression (garantie par le Premier Amendement de la Constitution américaine), ou ne doit pas, pour d'autres, être refoulée afin de permettre d'éduquer le regard. Si en effet on imagine mal proscrire l'usage de l'iconographie nazie dans l'art, rien n'empêche les critiques, responsables de musées, galeristes ou amateurs d'interroger ses motivations – quitte à briser le sacro-saint droit de réserve de l'artiste.

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