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Florian & Michael Quistrebert : « La géométrie est l’essence même de la spiritualité »

exponaute 11 mars 2013

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Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, média en ligne de la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique. Julien Bécourt a rencontré Florian et Michael Quistrebert : avec la discrétion de ceux qui cachent bien leur jeu, les deux frères accomplissent depuis 2007 une œuvre protéiforme (peintures, sculptures, vidéos) qui puise ses motifs aussi bien dans la symbolique occulte que dans l’histoire de l’art moderne. Rencontre avec le duo d’artistes, que l’on retrouvera bientôt dans l’expo Dynamo au Grand Palais.
Florian & Michael Quistrebert, In, spray à l’eau de Javel sur toile, 2012. Courtesy galerie Crèvecœur, Paris.

Si la fraternité artistique n’est pas monnaie courante, elle coule de source chez les Quistrebert, qui se fondent dans leur travail en une seule et même entité. Alors qu’ils collaborent depuis plus de dix ans, c’est en 2007 que le déclic s’opère, en réaction contre une certaine scène française prônant « l’esthétique relationnelle » à laquelle ils opposent une esthétique « irrationnelle ». Les Quistrebert mettent un point d’honneur à saper les fondations de cet art du discours pour replacer au premier plan la dimension spirituelle (pour ne pas dire spirite) de l’art, réhabilitant à leur manière tout un pan de la modernité du début du XXe siècle, en lien avec l’occultisme et le mysticisme.

lls se lancent alors dans une peinture romantique, jouant malicieusement sur les formes impures et sur une facture désuète, voire académique, qu’ils détournent et remettent en perspective. De ces premières peintures flirtant avec le baroque, jusqu’à la noirceur gothique et la géométrie austère de leurs œuvres récentes, il semble s’être écoulé plusieurs années-lumière. Et de lumière, il en est beaucoup question à travers les rayonnements diffractés et les effets hypnotiques qu’ils déploient dans leurs expositions depuis 2009.

L’illumination survient lors d’un voyage à New York. Ils capturent alors l’essence dynamique de la ville, en se confrontant à certains de ses éléments architecturaux. À leur retour, ils élaborent une série de peintures pleines d’empâtements goudronneux qui luisent et dégoulinent, tout en conservant l’empreinte oculaire des cimes de cathédrales et de buildings Art Déco. Ce n’est qu’une étape vers des peintures de plus en plus abstraites et géométriques qui reprennent des motifs issus de l’art moderne : Klee, Kandinsky, Delaunay, les constructivistes, l’art concret… À la différence près que leur technique possède une touche foncièrement contemporaine : peinture en spray à la bombe, aplats d’acrylique ou vidéo numérique. Tout l’art des Quistrebert consiste à souligner la persistance d’un art concret à une époque où la culture de l’image semble vouée à se dématérialiser.

Nourrie par les paradoxes, leur pratique transite irrésolument entre le terrestre et le cosmique, le mystique et le prosaïque, la matière et l’anti-matière. Sur leurs dernières toiles, les triangles, losanges et quadrilatères répondent à un agencement rigoureux à la Sol Lewitt et procurent un vertige optique tel qu’on ne l’avait plus expérimenté depuis les années 1960. Car Michael et Florian aiment se jouer des apparences et faire le grand écart entre des styles a priori inconciliables. Présomptueux, les Quistrebert ? Disons plutôt extra-lucides.

Florian & Michael Quistrebert, Dots, 2012, vidéo, 8’56 ». Courtesy galerie Crèvecœur, Paris.

Qu’est-ce qui a déclenché dans votre peinture la transition entre l’allégorie pop et l’abstraction géométrique ?

C’est lié à notre voyage à New York. Quand nous avons débarqué là-bas, il y a eu une sorte d’éclat, d’évidence. Nous avons voulu faire une peinture qui parle d’elle-même plutôt qu’une peinture « à côté » de la peinture. Avant cela, nous travaillions surtout en réaction à une certaine scène française très conceptuelle, liée à l’esthétique relationnelle. C’est complètement retombé à plat quand on est arrivé à New York parce que nous ne pouvions plus être en réaction à quoi que ce soit. Nous voulions arriver à un même degré de métaphysique que dans nos premiers travaux, mais dans les formes en elles-mêmes plutôt qu’à travers une représentation figurative. Une peinture qui agisse corporellement, physiologiquement. Nous avons gardé ce qu’il y avait dans le fond, et au premier plan nous avons fait disparaître tout ce qui était en trop, tout ce qui était de l’ordre du « chichi » ornemental. C’est aussi lié au speed de la ville, au fait que personne ne regarde jamais en arrière, que tout se passe dans un état permanent d’urgence. Nous avons donc été influencés par cette accélération temporelle d’un côté, et de l’autre, nous avons été happés par les motifs Art Déco, gothiques et futuristes de la ville, par tout ce qui était déjà existant dans l’environnement architectural. Nous avons passé les premiers mois de notre résidence à peindre des trucs comme ça, avec une recherche de matière antithétique par rapport à ces motifs.

Vous oscillez entre un rapport très « matérialiste » à la forme et à la surface d’un côté, et de l’autre une profondeur métaphysique, une essence plus spirituelle. Comme si le scientisme se réconciliait avec la mystique.

Quand tu te penches sur les artistes qui ont travaillé sur ces deux aspects — et ils sont innombrables —, il y a toujours ce paradoxe, sinon ça ne fonctionne pas. Tu ne peux pas être purement spirituel ou purement matérialiste. L’art concret par exemple, c’est complètement spirituel. Sol Lewitt fait aussi de l’art quasiment religieux. La géométrie est l’essence même de la spiritualité. Nous étions très  influencés par l’Hudson River School, dont le maître est Thomas Cole. À New York même, nous n’avons pas réalisé grand chose en définitive. C’est à notre retour que tout s’est déclenché. Nous nous sommes mis à travailler au spray à l’eau de Javel sur la toile, à jouer avec les ombres. Formellement, nous évoquons souvent la période moderniste — cubisme, futurisme — ou parfois l’Op Art, mais la technique change.

Vous utilisez aussi beaucoup le pochoir, les effets de transparence…

Il faut qu’il y ait quelque chose qui casse l’œuvre en deux, par exemple en utilisant un matériau en phase avec le monde d’aujourd’hui. Nous essayons d’entretenir une ambiguïté sur la temporalité, qu’on ne sache pas si c’est fait maintenant ou pas, sans pour autant créer un anachronisme. Si tu vois la peinture en photo, tu te dis que c’est peut-être un vieux truc, mais si tu la vois en vrai, il n’y a pas de doute possible.

Florian & Michael Quistrebert, The Eighth Sphere, installation vidéo. Courtesy galerie Crèvecœur, Paris.

On compare souvent votre travail à l’Op Art ou à l’art cinétique.

Nous nous en servons avant tout comme de référents. Nous sommes intéressés par les questions d’hypnose, de séduction et de persuasion. Tout ce qui relève des formes totalitaires, en quelque sorte : l’art soviétique, le constructivisme et encore au-delà. Ce n’est pas une critique, nous faisons avec ce qui existe. Nous sommes attirés par un objet, une forme, un message et nous nous interrogeons  sur cette fascination, cette séduction qui mène souvent aux sectes ou aux dictatures.

Vous ne tombez jamais pour autant dans le pastiche postmoderne ou dans un rétrofuturisme facile, très tendance en ce moment. Comment vous situez-vous par rapport à cela ?

Pas du tout au même endroit. Même si nous avons fait une exposition qui s’appelait Ex-Futuro (au Domaine départemental de Chamarande, en 2009), qui véhiculait l’idée d’un futur tel qu’il était envisagé il y a cent ans, mais vu sous le prisme actuel. Un futur qui n’a pas eu lieu en quelque sorte. Mais nous ne cherchons pas à reproduire une forme rétro en tant que telle, cela n’aurait aucun intérêt. Sol Lewitt a inventé des partitions pour pouvoir interpréter son art après sa mort. Nous travaillons sur des choses qui ont été abordées par d’autres artistes avant nous, mais en trouvant un moyen de les fabriquer autrement, de les actualiser, de « transgresser ».

Florian & Michael Quistrebert, Chrys IV, 2009, huile sur toile. Courtesy galerie Crèvecœur, Paris.

Parlons un peu de votre côté occulte : votre travail contient des références au soufisme, à Sohravardi et aux mystiques perses, mais aussi à ce qui ramène au champ de l’ésotérisme. C’est un processus purement référentiel ou cela occupe-t-il une place prépondérante dans votre façon d’appréhender l’existence ?

C’est la moitié de nos préoccupations, cela représente une part importante de notre travail. Toute la part occulte s’est révélée à nous lors de notre séjour à New York : nous cherchions à nous appuyer sur le modernisme, mais un modernisme qui serait habité, hanté. Ce genre de domaine entre en contradiction avec le nôtre, c’est aussi pour cela que nous nous y intéressons. Tout ce qui est de l’ordre du paranormal, de la parascience ou de l’ésotérisme, c’est aussi un moyen de mettre les choses en parallèle. C’est une demi-progression : ça ne peut représenter qu’une seule moitié, l’autre étant dans une pratique très phénoménologique.

La présence du son est indicible dans votre travail, et pourtant elle semble être latente.

C’est une présence visuelle. La musique est sans doute ce qu’il y a de plus abstrait dans l’art, c’est donc logiquement associé à la peinture abstraite. Nous composons une œuvre comme une pièce musicale et non comme un statement. Faire une pièce musicale ne consiste pas à retranscrire un message, mais une sensation. C’est de l’électricité qui véhicule un sentiment.

Sur Internet, on est constamment environné de signes provenant d’époques différentes qui se télescopent. Cela a-t-il un impact sur votre travail ? Quel est votre rapport à la technologie ?

Pour nous, il s’agit juste d’un outil, rien de plus. Nous sommes post-esthétique relationnelle, post-art numérique… post-lyriques.

……………………

À voir actuellement L’Origine des choses, collection du CNAP, Centrale for Contemporary Art, Bruxelles (du 3 mars au 9 juin), The End of the Night, LACE, Los Angeles (du 21 mars au 28 avril), Dynamo au Grand Palais (du 10 avril au 22 juillet).

DYNAMO

10/04/2013 > 22/07/2013

Galeries nationales du Grand Palais

PARIS

Les notions d’espace, de vision, de mouvement et de lumière traversent l’art abstrait du XX siècle et concernent de nombreux artistes ...

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