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La Liberté bouleversant le peuple

Magali Lesauvage 8 février 2013

Hier soir, jeudi 7 février, La Liberté guidant le peuple de Delacroix, exposée depuis quelques semaines seulement au Louvre-Lens, a été vandalisée au marqueur. Un acte qui a provoqué une grande émotion.

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, Paris, musée du Louvre.

La nouvelle s'est répandue hier soir comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, d'abord annoncée sur Twitter par un journaliste du Figaro, sans lien ni source. Puis l'info a été relayée par le site Internet de France 3 Nord-Pas de Calais, avant d'être reprise partout. Au même moment, un communiqué du Louvre-Lens était diffusé :

« Une visiteuse du Louvre-Lens a été interpellée ce jeudi 7 février, peu avant la fermeture du musée, après avoir tracé une inscription au marqueur dans la partie inférieure du tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple, le 28 juillet 1830. Cette personne de 28 ans a été immédiatement appréhendée par un agent de surveillance et un visiteur, avant d'être déférée à la police. Elle est actuellement en garde à vue. (…) L'œuvre va être expertisée dès ce soir par le département des Peintures du musée du Louvre et une restauratrice spécialisée a été immédiatement dépêchée sur place. À première vue, l'inscription superficielle devrait pouvoir être nettoyée facilement ».

Ce matin, une source judiciaire indique que la jeune femme aurait inscrit « AE911 » sur la toile, juste en-dessous de la figure du jeune garçon armé de pistolets, dont Victor Hugo s'est inspiré pour son personnage de Gavroche dans Les Misérables. Un tag d'une trentaine de centimètres de large, selon France 3. Ce code énigmatique pourrait renvoyer à la polémique sur les attentats du 11 septembre 2001 à New York, et à la théorie du complot développée notamment par Architects & Engineers for 9/11 truth (www.ae911truth.org), qui propose de signer une pétition en ligne, dans laquelle « 1768 architectes et ingénieurs diplômés authentifiés, en plus de 16 421 citoyens concernés, exigent du Congrès américain une enquête véritablement indépendante ».

« Délire ou revendication ? », s'interroge le procureur de Béthune Philippe Peyroux, « il convient, a-t-il affirmé à l'AFP, de rechercher quelle peut être la signification pour elle de ce type d'inscription ». Et pourquoi l'inscrire sur la Liberté en particulier, pourrait-on ajouter. La vandale serait, selon le Figaro, une « déséquilibrée ». La galerie du Temps où se trouvait La Liberté guidant le peuple est aujourd'hui fermée au public, tandis que l'exposition temporaire est ouverte et gratuite.

Porte-drapeau

Image principale utilisée par le Louvre-Lens pour sa communication, La Liberté guidant le peuple est un symbole majeur, un porte-drapeau de l'identité française, avec sa Marianne fière hissant le bleu-blanc-rouge au sommet des barricades, son idéal de rassemblement social (bourgeois, soldat, homme du peuple réunis), et le vent de révolte qui agite les drapés et affole les regards. C'est aussi un chef-d'œuvre de fougue romantique, démonstration magnifique de la capacité d'un artiste à marquer, mieux que tout récit, un événement contemporain par une image, à la manière du Tres de Mayo de Goya, ou du Guernica de Picasso. Située en point d'orgue du parcours de la galerie du Temps du Louvre-Lens, elle en constituait le point focal, la ligne d'horizon. Une cible parfaite.

Les réactions à la détérioration de cette œuvre éminemment politique ont été enflammées, démontrant le rapport intime que tout un chacun entretient avec elle. Outre la ministre de la Culture Aurélie Filippetti, qui réclame une enquête circonstanciée de la part du musée, des vagues d'insultes et d'émotion ont déferlé sur les réseaux sociaux et dans les commentaires des articles traitant le sujet, allant jusqu'à des « À mort ! ». Présentée à Paris comme à Lens à portée de main des visiteurs, la toile aurait pâti selon certains de son déplacement. Ainsi le site La Tribune de l'art commente-t-il avec une belle mauvaise foi : « Bien entendu, un tel événement aurait pu arriver à Paris où le tableau est cependant resté intact pendant plus d’un siècle et demi. Mais il est arrivé à Lens, un mois et demi seulement après son arrivée, dans un endroit où la Liberté, tableau fragile comme nous l’avons plusieurs fois écrit, n’a strictement rien à faire et n’aurait jamais dû être envoyé ».

Quelques heures après la « révélation » de la découverte de la tête de L'Origine du monde de Courbet, qui a elle-même apporté son imposant lot de commentaires, le soulèvement général et univoque déplorant la dégradation de La Liberté guidant le peuple (ainsi que les détournements et parodies qui fleurissent déjà) démontre un attachement toujours très puissant aux chefs-d'œuvre du patrimoine, toutes générations et classes sociales confondues. Le meilleur argument qui soit pour confirmer la haute importance de sa protection et de sa diffusion.

 Mise à jour : Plus de peur que de mal : le tag tracé au marqueur sur la Liberté guidant le peuple au Louvre-Lens a été intégralement effacé par la restauratrice Anne Perrin, selon un communiqué du musée (à lire sur notre page Facebook). Le tableau sera de nouveau visible dès demain.

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