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Joël Riff : « Une exposition par jour, tous les jours »

Magali Lesauvage 1 février 2013

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On a croisé bien souvent Joël Riff dans des musées, galeries et centres d’art. Arpenteur infatigable des cimaises, il fait depuis plus de huit ans le recensement des expositions qu’il va visiter quotidiennement partout en France, et à l’étranger – une sorte d’« exponaute » insatiable et bien organisé, qui documente ce qu’il voit chaque jour dans le blog Curieux, et rédige une chronique thématique et hebdomadaire, Curiosité, en plus des fiches personnelles qu’il compile. Entre deux expos, il nous explique sa démarche d’épuisement du monde.

Incipit du blog Curieux.

[exponaute] Pourquoi visites-tu autant d’expositions ? N’éprouves-tu pas parfois de la lassitude ? N’es-tu pas souvent déçu ?

[Joël Riff] Je ne peux pas savoir ce que vaut une exposition tant que je ne l’ai pas vue. Si un artiste (ou un auteur) décide de faire une exposition, il faut qu’au moins une personne l’aie vue. Je pars du principe que je suis présent, aujourd’hui, valide et disponible : il n’y a pas de raison que je n’aille pas voir telle exposition à Saint-Nazaire ou à Sète. Et puis dans le temps du voyage, il y a le livre que je vais lire dans le train, les personnes que je vais rencontrer, le contexte qui conditionne le regard. Par exemple, quand je vais à Vassivière, c’est aussi pour l’aventure et le romantisme du lieu, l’itinéraire, les gens.

D’où te vient ce goût du voyage ?

La curiosité, cette énergie de découverte, cette gourmandise du déplacement, c’est de famille (mais pas l’art). L’obsession, c’est moi qui l’ai mise en place, mais le voyage a fait partie de mon éducation. À partir de l’âge de dix ans, ma mère nous offrait à ma sœur et moi un voyage long courrier chaque année, et on faisait beaucoup de marches dans les Vosges. Ça m’a donné le goût d’expérimenter moi-même, de l’endurance.

Quand a débuté ce recensement des expositions vues ?

Le 27 septembre 2004 à 10h. C’était d’abord un devoir de bon élève. À cette date précise, j’avais vingt ans, je faisais ma rentrée en DSAA (Diplôme supérieur des arts appliqués) à l’école Duperré. On nous disait que l’on ne pouvait pas être des créateurs isolés, qu’il fallait voir des formes, s’imprégner du présent, ouvrir les agendas, et tout aller voir. C’était comme une liste de courses, je rayais chaque exposition vue, et j’épuisais l’offre.

Joël Riff, à 18h41 le 2012.12.22 devant une œuvre de Joséphine Kaeppelin dans la Project Room du Crac Alsace à Altkirch © Sandrine Riff.

Il y a dans ta démarche la volonté de voir « de ses yeux vus » les choses. Si tu n’as pas répertorié une exposition ou une œuvre que tu as vues, elles n’existent pas, elles doivent passer dans la « grille » que tu as conçue.

Oui, peut-être que mes yeux se voient eux-mêmes par la fiche – le travail qui se fait après. En effet, je considère que je n’ai vu une exposition ou une œuvre qu’à partir du moment où je l’ai archivée, où elle est passée par les filtres que j’ai mis en place, a été « digérée ». Sinon, ça n’est pas, pour moi, un « objet de curiosité » identifié, mais juste une chose. Cependant la curiosité, c’est aussi laisser de la place à ce qui n’est pas prévu.

Y a-t-il une forme d’engagement ?

Là, de manière très concrète, je suis engagé envers mes abonnés, mes élèves, mes clients. Je le fais pour moi, et pour les autres. C’est aussi pour cela que j’ai mis en place un certain nombre de formats, de médiums, pour mettre en forme cette matière que je glane. Les fiches ont toutes le même format, avec des éléments très techniques et descriptifs sur l’exposition et l’artiste, et trois images. Elles sont confidentielles, je les montre ponctuellement, sur invitation – et actuellement dans une exposition à l’Atelier Rouart, à Paris. C’est aussi une forme d’hygiène du regard. Il faut rendre celui-ci actif, conscient, attentif, critique, il faut qualifier ce regard. L’idée, c’est aussi de connecter les expériences : voir une dizaine d’œuvres d’un même artiste, par exemple, produit une constellation, un réseau de liens.

Ta démarche s’apparente-t-elle à une démarche artistique ? Te considères-tu comme un artiste ?

C’est la grande question depuis le début. Ça dépend des contextes. Je fais aussi du commissariat d’exposition, mais je préfère parler d’auteur. Je m’éloigne de la production plastique – mais il est vrai que chaque fiche a une existence plastique. Je suis assez peu sensible à l’art performatif. Je me considère comme curieux. C’est la notion qui correspond à l’ensemble de mon activité, et la réponse que je donne à ceux qui sont surpris de me voir revenir encore et encore : « Je suis curieux ». C’est devenu comme une signature, un rôle, un titre. La curiosité reste le cœur de cette énergie. Mais sinon, je suis commissaire d’exposition, journaliste, conseiller artistique, professeur à Duperré.

Penses-tu publier ce corpus important de fiches ?

Je cherche le bon éditeur, et la bonne forme pour cette archive. Sur Facebook, je réalise un projet éditorial à part entière, puisque je poste chaque jour une ou plusieurs images d’exposition, chronologiquement, des choses qui selon moi valent la peine d’être partagées. Dans la Chronique Curiosité, il n’y a aucune photo personnelle. Je travaille sur une interface pour partager ma collection de catalogues : des artistes, des personnalités sont invités à parcourir cette bibliothèque, pour créer un texte, et une expérience. Le projet s’appelle Studiosité, terme qui apporte l’idée de distanciation (par opposition à « curiosité », qui est l’expérience immédiate des choses).

Penses-tu poursuivre cette quête de promeneur solitaire toute ta vie ?

Oui, toute ma vie. Aucune fin n’est envisagée pour le moment. Une exposition par jour, tous les jours. Ça inclut les expositions en ligne, mais il y en a finalement assez peu – et elles impliquent aussi un conditionnement. Quant à l’idée de solitude, je suis un promeneur qui cueille des fleurs sur la route pour les offrir ensuite. Je me suis dit assez vite qu’il fallait formuler ce que je voyais, archiver. Je veux être l’œil, celui qui a été là, disponible – mais un œil relié à un cœur et des jambes. Je ne suis pas seulement un ouvrier de l’archive. Et la fiche vient transformer le vu en vécu. Voir, archiver, partager : ce sont trois points liés, et parfaitement nécessaires. Je ne voudrais pas partager les œuvres sans les avoir vues.

Avec Internet, on a aujourd’hui virtuellement accès à tout, par exemple grâce au Google Art Project, qui pour certains remplace la visite « réelle ». Qu’en penses-tu ?

On n’a accès à rien sur Internet. C’est de l’anti-curiosité, et je pense que c’est pour cela que mon activité est légitime aujourd’hui. Google Art Project, ça n’est en aucun cas une expérience directe des œuvres. C’est plus une forme de littérature. Si je fais une visite virtuelle du MoMA, je n’ai pas le brouhaha des voisins, le vol effectué pour aller à New York, ma sœur qui m’accueille à l’aéroport avec des fruits qu’elle a achetés en bas de chez elle… C’est ça la curiosité pour moi (que l’on peut lier à l’étymologie du mot : la cure, le cœur, le soin, l’attention). Cet engagement de curiosité, c’est aussi l’assurance existentielle de sortir de chez moi au moins une fois par jour, une forme de rendez-vous avec le monde en toutes circonstances.

Propos recueillis par Magali Lesauvage.

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