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Thomas Lévy-Lasne : « La peinture est un sport de vieux ! »

Magali Lesauvage 24 janvier 2013

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Thomas Lévy-Lasne peint des fêtes trop faites, des scènes pornographiques en streaming, des portraits d’intimes consultant leur page Facebook ou leurs SMS, des individus sur leur lit de mort, des touristes en visite dans les musées… Rencontre avec un jeune peintre de la vie contemporaine à l’occasion de son exposition Visiblement à la galerie Isabelle Gounod.

Thomas Lévy-Lasne, Fête n°49, 2012 © Courtesy Galerie Isabelle Gounod

« Mes peintures paraissent au premier abord un peu bêtes ». C’est par cette curieuse manière d’évoquer son travail que Thomas Lévy-Lasne, 33 ans, entame la conversation. Où l’on apprendra par ailleurs que les galeries du Marais furent ses premiers lieux de drague (grâce à « la pénombre et à la promiscuité » qu’elles offrent), que ce natif de Paris a vécu plus de deux ans en Picardie, dans cette « nature où le réel est partout », ou encore qu’il s’est fait l’œil en allant filmer pendant cinq ans des tableaux dans les musées d’Europe pour l’émission Grand’Art d’Hector Obalk sur Arte. Et puis, aussi, qu’à ses débuts il réalisa des vidéos où il mangeait des yeux de bœuf, et avait pour projet de se faire liposucer et de manger sa graisse, « un peu comme Orlan »…

L’un de ses écrivains favoris est Éric Reinhardt, « qui a cette capacité à changer notre point de vue sur la réalité ». De là on embraye sur Michel Houellebecq et son univers gris. « C’est ma couleur préférée », rétorque-t-il. Pourquoi associer la peinture de Lévy-Lasne aux romans de Houellebecq ? Car elle est, comme eux, une représentation sinon objective, du moins réaliste du monde, cynique. « Faire de la peinture aujourd’hui, avec des sujets d’aujourd’hui », c’est ce que veut faire l’artiste, même s’il a conscience que « cela paraît impossible ».

Pourquoi un jeune homme bien ancré dans son époque (que l’on peut voir incarnant son propre rôle, un brin plus caricatural, dans le très joli court-métrage rohmérien Vilaine fille mauvais garçon de Justine Triet) se consacrerait-il à la peinture – qui plus est une peinture figurative, léchée, nécessitant une grande technique ? « Je cherche à intensifier notre approche du réel. J’essaie toujours de faire des tableaux où l’on ne sait pas ce que je pense, mais où les gens peuvent projeter leur vie. J’ai commencé très « art contemporain », en faisant  de la performance trash, je ne peignais pas du tout. Et puis j’ai découvert le Louvre, et en même temps la philosophie. J’ai commencé par des tableaux à la Picabia, un peu farces, et puis j’ai vu une expo de Lucian Freud à la Tate, et je me suis dit qu’on pouvait oser le premier degré. J’ai beaucoup travaillé, et pendant sept ans, j’ai fait pas mal de croûtes ! »

Thomas Lévy-Lasne, Devant Courbet, 2011 © Courtesy Galerie Isabelle Gounod

Thomas Lévy-Lasne, Couple n°2, 2011 © Courtesy Galerie Isabelle Gounod

« Croûte », le mot est lancé. Une notion, celle d’un art kitsch et ringard, qui colle au vernis de la peinture. Comment peindre aujourd’hui, quand tout semble avoir été fait – figuration, déconstruction, abstraction, monochrome, toiles lacérées, etc. ? « On parle de progrès en art, mais je n’y crois pas. J’ai fait une conférence : « Pourquoi annonce-t-on le retour de la peinture tous les dix ans depuis toujours ? ». On est toujours étonné que des artistes continuent à faire de la peinture… Mais la peinture occidentale a 700 ans d’histoire, c’est ça qui donne une grande liberté ! Il n’y a pas de fin de l’art. On dit que ce qui est intéressant, c’est ce qui est nouveau, mais c’est une vision fausse, qui date de la Révolution française ».

Le regard rétrospectif et les jeux de références avec la peinture ancienne sont plus qu’assumés : « Je joue avec la peinture classique et les changements de codes. Par exemple, là l’homme est allongé, la femme travaille, contrairement aux représentations classiques. Je laisse les détails quotidiens, comme le chargeur d’iPhone. Une femme qui regarde sa page Facebook, c’est un peu une femme au miroir. Celle-ci existe vraiment, elle n’est pas idéalisée, on voit ses grains de beauté – détail amoureux qui la rend unique. Alors que les mannequins des magazines, c’est la peinture pompier d’aujourd’hui ! ».

À quoi sert de s’échiner à peindre de manière réaliste à l’ère de Photoshop, quand trois clics permettent de produire une image « parfaite » ? La photo n’a-t-elle pas, dans ce domaine, remplacé la peinture depuis bien longtemps ? Photoshop est l’un des outils de prédilection de Thomas Lévy-Lasne : à partir des nombreuses photos qu’il fait dans sa vie de tous les jours, certaines posées, d’autres instantanées, il réalise des montages sur ordinateur : « La photo est pour moi comme du dessin. Quand j’ai la composition, je fais une mise au carreau, et je peins à l’ancienne ». Allier technique d’autrefois (cette notion de « figé frais » qu’il décrit comme celle d’une « image qui joue autre chose que sa propre matière ») et outils modernes n’est pas le moindre des paradoxes chez cet artiste qui utilise Photoshop tout en dénonçant « la haine de la réalité » de notre époque. Car ce qui fait l’originalité de sa peinture, c’est le décalage entre des sujets banals, voire triviaux, et la technique classique, patiente, qu’il emploie (« Je veux rentrer dans la matière, mais ça prend du temps : la peinture est un sport de vieux ! »), un mélange entre ironie et sérieux que l’on retrouve dans sa manière de s’exprimer.

Thomas Lévy-Lasne, Webcam n°6 © Courtesy Galerie Isabelle Gounod

Thomas Lévy-Lasne, Laetitia au lit, 2012 © Courtesy Galerie Isabelle Gounod

Exemple, sa série Webcam, dessins réalisés à partir d’images issues du site pornographique Cam4 : « Je m’intéressais à Chatroulette [site de messagerie instantanée vidéo via webcam], je trouvais ça très émouvant de voir des gens en direct donner leur intimité. Et je suis allé sur Cam4, un site porno sur le même principe : c’est du voyeurisme et de l’exhibitionnisme purs. Par le dessin, je voulais adoucir, réparer le porno. Je veux pouvoir tout peindre, la mort, le sexe, la fête… ce qui nous relie, le réel. La peinture, c’est assez triste, c’est depuis toujours lié à la mort (voir les portraits du Fayoum). Mais c’est bien ce sens du tragique, ça sert à structurer la vie ! Quand je représente des personnes sur leur lit de mort, ce qui m’intéresse c’est que la peinture apporte une sensualité, contrairement à la photo ».

La peinture, un défi au temps ? « La peinture se rapproche plus de la vidéo que la photo, car il y a une temporalité. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y a plusieurs temps dans un même tableau, même s’il y a une immédiateté réelle de l’image ». Aurélien Bellanger, l’ami de longue date auteur de La Théorie de l’information et d’un essai sur Michel Houellebecq (encore lui), écrit au sujet de la série Webcam : « Thomas Lévy-Lasne a volé quelque chose au temps. Puis lui a rendu beaucoup plus en dessinant ce qu’il lui avait pris ». Peindre aujourd’hui permet peut-être de donner un sens à nos vies en streaming. À moins que la fonction de l’art, tout simplement, soit d’« apprendre à sentir mieux », conclut Thomas Lévy-Lasne en s’esclaffant.

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