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« Altered Earth » de Doug Aitken : le cinéma comme architecture liquide

exponaute 13 décembre 2012

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Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, média en ligne lancé par la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique. Julien Bécourt a rencontré Doug Aitken à l’occasion de son exposition arlésienne Altered Earth (qui a eu lieu du 20 octobre au 2 décembre 2012). L’installation vidéo monumentale et l’application iPhone proposent une expérience cinématographique inédite, nous conviant dans des paysages soumis à un autre espace-temps, là où la pensée est fluide et l’architecture liquide.

Promu jeune star de l’art contemporain dans le courant des années 1990, Doug Aitken s’est vu offrir des superproductions et des sites exceptionnels pour réaliser ses installations vidéo, qualifiées de « land art de l’ère numérique ». Il obtient notamment le Lion d’Or de la Biennale de Venise en 1999 pour son œuvre Electric Earth, où l’on suit le parcours d’un breakdancer confronté aux signaux électriques de l’environnement urbain. Dans ces projections de grande ampleur, les éléments du quotidien se juxtaposent à des visions oniriques où l’espace et le temps se dilatent : des animaux y colonisent des chambres d’hôtel (Migration, 2008), des architectures de villes-fantômes s’y confrontent à des paysages désertiques où des humains errent comme des somnambules (Blow Debris, 2000). Incarnés par des comédiens parfois familiers (Chloé Sévigny dans Black Mirror, Tilda Swinton et Donald Sutherland dans Sleepwalkers), ces personnages semblent privés de toute émotion, comme aliénés par un environnement qui fait écho à leur propre vide existentiel. À travers ces successions d’images froides et envoûtantes, des voix off alternent avec des bandes-sons ambient, convoquant aussi bien les sons enregistrés in situ que la crème de la musique indé (LCD Soundsystem, Cat Power, Lucky Dragons, No Age ou encore Lichens).

Doug Aitken, image extraite de Black Mirror.

Avec Altered Earth, un dispositif de douze écrans mis en place dans la Grande Halle des Ateliers à Arles, Doug Aitken s’est attaché aux forces de la nature et à leur exploitation par l’être humain. Topographiés par l’artiste, les paysages de Camargue se métamorphosent en véritables décors de science-fiction, traversés par une ampleur lyrique qui frôle parfois le new age. Ruées de chevaux et salines aux allures d’iceberg, allées de platanes à perte de vue et végétation battue par le vent, lumière hypnotique d’un phare et feux de paille au crépuscule… L’artiste confère une dimension surnaturelle à ces lieux, marqués autant par l’empreinte géologique que par la main de l’homme. Cette expérience de cinéma hors-salles et hors-temps fait abstraction de tout déroulement narratif pour laisser place à une pure expérience sensorielle, en lien direct avec l’architecture où se déroule la projection. Le visiteur y déambule à sa guise, entouré d’une douzaine d’écrans qui diffusent les mêmes images, à quelques secondes de décalage. L’installation s’accompagne également d’une application numérique qui permet au spectateur d’établir un nouveau rapport à l’œuvre, reconfigurant la notion de temps et de lieu. Les prémices d’une nouvelle forme de cinéma, basé sur la notion d’architecture liquide ?

[Gaîté Live] Comment est né le projet Altered Earth ?

[Doug Aitken] L’idée est née lors d’un dîner il y a cinq ou six ans de cela. Des amis étaient en train de discuter de cette région, qui possédait selon eux une résonance hors du commun. C’est un paysage très austère, presque surréaliste. Pendant qu’ils parlaient de cet endroit où je n’avais encore jamais mis les pieds, j’étais en train d’observer des gouttes de vin rouge en train d’être absorbées par la nappe en papier. Mes amis étaient à ce moment-là en train de décrire la manière dont le Rhône serpente à travers les marécages avant de se jeter dans la mer. Le mince filet de vin absorbé par le papier m’a immédiatement évoqué le paysage qu’ils étaient en train de décrire. Je me suis alors mis à plier la nappe à la façon d’un origami et j’ai réalisé que c’était comme si je m’emparais du paysage et que je me mettais à le diviser. Quand tu divises quelque chose et que tu le démultiplies, cela forme des angles, des formes, une structure. Au final, cela revient à façonner une architecture. Aussitôt après, j’ai eu envie de remodeler de manière similaire la géographie de la Camargue, mais à partir d’images filmées. J’ai mis en place un protocole de restrictions : cette région serait l’unique espace dans lequel nous filmerions. J’ai d’abord cherché à identifier les caractéristiques géologiques, acoustiques et climatiques de cet espace. J’ai ensuite laissé le paysage venir à moi, en me contentant de le filmer sans y toucher ni mettre en scène quoi que ce soit. Je voulais que le paysage révèle sa propre narration, au fur et  mesure que je le découvrais et que je l’explorais. C’est le processus qui me fascine : partir d’un lieu donné sans savoir ce qui va en surgir, à l’opposé d’une démarche qui consisterait à avoir fait tous les repérages par avance et à se demander comment on va mettre en scène tout cela. Il s’agit d’une expérience totalement différente, qui relève presque de l’alchimie. Je suis fasciné par le facteur d’imprédictibilité, c’est cela qui me guide : marcher, guetter, attendre que quelque chose se passe et qui ne se passe pas de la manière dont on l’avait envisagé.

On a défini certains de vos travaux comme du land art de l’ère électronique. Que vous inspire cette définition ?

Les artistes de land art comme Robert Smithson, Richard Long ou Michael Heizer ont un rapport assez brutal et masculin au paysage, ils le remodèlent le plus souvent à l’aide de bulldozers, de tractopelles. Les questionnements du land art sont ceux des années 1960, ce ne sont plus ceux de notre époque. Il ne s’agit plus de regarder passivement passer les nuages au-dessus d’une sculpture minimale, il s’agit davantage de nous interroger sur l’endroit où nous nous situons d’un point de vue perceptuel et de nous questionner sur ce qu’est le réel. Avec Altered Earth, je cherchais à produire une forme audiovisuelle et architecturale sans faire subir la moindre altération au paysage. La technologie a modifié notre approche du monde et il est impossible de ne pas en tenir compte. Je ne fais que m’approprier le langage de maintenant, de ma génération. Comment procéder quand l’information électronique ne cesse d’accélérer et provoque une prolifération croissante d’images ? Doit-on décrire ce sentiment d’une manière physique, tactile et tangible ? Ou doit-on s’interroger sur ce phénomène comme si on y était étranger, et observer d’une nouvelle manière le monde autour de nous, percevoir cet « ici et maintenant » comme si l’on était nous-même des « martiens » ? Je travaille surtout sur la question du réel et sur la manière dont on peut élucider notre rapport au temps présent. Altered Earth est pour moi une manière de ralentir notre perception du monde, d’en restituer l’immanence.

Capture d’écran de l’application pour iPhone Altered Earth.

Qu’en est-il de l’application pour iPhone qui a été développée à cette occasion ?

Je souhaitais rendre l’exposition accessible à des personnes qui ne peuvent pas faire le déplacement à Arles. Or je ne voulais pas d’un catalogue qu’on se contente de feuilleter et de ranger sur une étagère, mais d’une véritable exposition virtuelle à laquelle on puisse avoir accès en allumant simplement son ordinateur ou sonsmartphone. Nous avons donc développé une application mobile qu’on peut télécharger gratuitement sur le site et qui restitue l’exposition sous forme de carte géographique dans laquelle on peut se déplacer comme si l’on passait à travers des hologrammes.

Dans vos précédentes installations, les humains étaient filmés comme les éléments d’un paysage. Cette fois-ci, c’est le paysage qui est devenu le personnage principal.

Oui, c’est exactement cela. Il s’agissait de filmer le paysage comme si c’était le portrait complexe d’un individu. Les seules figures humaines que l’on distingue dans le film sont à lointaine distance ou apparaissent comme des silhouettes fondues dans le décor. Il ne s’agit pas pour autant d’un documentaire. J’ai toujours eu du mal à comprendre la notion de film documentaire. Pour moi, tout film est une fiction. À la seconde même où tu mets en route une caméra, tu décides de ce que tu gardes dans le cadre et de ce que tu laisses tomber, et par là même tu crées une fiction. C’était ce que je voulais accomplir à travers cette installation, en poussant la démarche à l’extrême. Explorer toutes les températures et les fréquences du paysage. Tout ce qui est mystérieux, presque violent par moment, mais qui induit aussi un état hypnotique, une forme de transe. À d’autres moments, c’est beaucoup plus brut et réel, très terrestre.


Doug Aitken – La performance Altered Earth avec Terry Riley

Pensez-vous qu’on puisse encore repousser les limites du cinéma ?

Absolument. Je pense même qu’on traverse la période la plus révolutionnaire dans le cinéma depuis sa création par les frères Lumière. Tout au long du XXe siècle, le cinéma est progressivement devenu le médium dominant de la société de consommation, il a peu à peu englouti tous les autres arts. Or, depuis une vingtaine d’années, en gros depuis l’émergence d’Internet et du numérique, le cinéma est victime d’une crise d’identité. Comment évoluer à partir de ce seuil-là ? Son système narratif, sous forme de storytelling, a été poussé à l’extrême, alors que sa structure elle-même est restée identique. On se contente toujours d’aller s’enfermer dans une salle pendant deux heures. C’est une expérience passive qui est limitée à une narration dans un temps donné, mais qui ne déplace pas le regard. Alors que le cinéma pourrait prendre beaucoup d’autres formes, il est très en retard par rapport à d’autres médiums.

Si votre travail s’appuie sur des images cinématographiques, il est avant tout de l’ordre de l’expérience sensorielle.

Oui, je conçois mon travail comme une forme d’architecture liquide, mouvante. Ma conception de l’art n’est pas confinée à l’architecture, au cinéma ou au son, je cherche à ce que ces médiums génèrent leur propre langage individuel au sein d’une expérience commune. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un « art multimédia », je suis réfractaire à ce genre d’étiquette.

Il émane de vos œuvres une certaine mélancolie, un sentiment d’apaisement et de chaos à la fois. Les personnages dans vos films font preuve d’une certaine quiétude, ils sont comme engourdis, alors que tout autour d’eux, le monde semble se désagréger.

C’est sans doute vrai, mais je n’en suis qu’à moitié conscient. C’est une manière de représenter les choses sur lesquelles je reviens à chaque fois parce qu’elles me semblent déterminer plus profondément notre condition humaine. La mélancolie est un sentiment intéressant pour cette raison-là. Cela transparaît différemment dans mes installations les plus récentes. Le sens s’est modifié depuis que tout est devenu plus ubique, que tout autour de nous s’est accéléré et qu’il y a de plus en plus de sollicitations sensorielles qui parasitent et bousculent notre perception de la réalité. Cela change forcément la perception que l’on a de soi. Avec l’installation vidéo Electric Earth, je me suis posé la question: « Y a-t-il toujours un rythme présent autour de nous ? Si on se débarrassait de tous les stimuli artificiels, de toutes les images, de tous les gens et de tout le chaos autour de nous, subsisterait-il un rythme tout autant syncopé ? ». La Terre elle-même émet des pulsations rythmiques. C’est ce que l’on entend à l’intérieur du Sonic Pavilion, une installation permanente dans la jungle au Brésil que j’ai réalisée en 2009. Le rythme qui régit notre existence est produit par des facteurs externes, or il existe aussi un rythme inhérent aux profondeurs de la Terre, plus lent, plus profond.

 

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