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Paul Graham, faire œuvre du désœuvrement

Magali Lesauvage 10 novembre 2012

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Le photographe Paul Graham, prix international pour la Photographie 2012 de la Fondation Hasselblad, présente au BAL une série, Beyond Caring, qui prend pour objet les centres d’aide sociale britannique des années 1980 (ainsi que The Present, réalisée à New York en 2011). Des images « hors cadre » qui révèlent la détresse sociale des années Thatcher. Analyse de l’une d’entre elles.

Paul Graham, DHSS Emergency Center, Elephant and Castle, South London, 1984. Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Paul Graham.

Bilan des années Thatcher : une proportion de familles vivant sous le seuil de pauvreté qui passe de 8% en 1979 à 22% en 1990, un écart creusé entre bas et hauts revenus, des milieux ouvriers décimés par la désindustrialisation. L’image de la Grande-Bretagne des années 1980, c’est celle d’un pays gris, en prise avec ses démons et ses terroristes, miné par le chômage, les grèves sans fin et la déprime, mais d’où jaillit une contre-culture (notamment via sa scène musicale) parmi les plus brillantes de son époque. Ça n’est pas le bling-bling de l’Amérique de Reagan, où émergent Jeff Koons et Madonna, ni même la pétillante fantaisie à la française – celle qu’illustrent alors les émergents Goude, Gaultier ou Daho. Les années Thatcher sont aussi celles de l’explosion du mouvement punk, de l’avènement de Cure et New Order, de l’éclosion de jeunes artistes trash, tels Tracy Emin. Pour résumer, la Grande-Bretagne des 80’s frémit d’une froide colère.

Paul Graham a vingt-huit ans lorsqu’il entame sa série de photographies Beyond Caring. Nous sommes en 1984, et rétrospectivement le photographe définit ainsi démarche : « Mon intention était de prendre les thèmes les plus éculés du photojournalisme et de les faire entrer à coups de pied et de larmes dans une nouvelle ère photographique. Aller jusqu’au cœur épuisé des choses et lui redonner vie ». Lui-même victime d’un système qui ne favorise pas vraiment l’épanouissement des jeunes artistes, il fréquente les centres d’aide sociale de l’Angleterre unemployed, et fait œuvre du désœuvrement. En douce, appareil photo négligemment posé à terre ou sur le siège à côté de lui, il photographie à leur insu les déshérités de la couronne britannique, révèle la crasse et le désespoir, la déshumanisation et la désagrégation du lien social.

Paul Graham, Woman in Headscarf, DHSS waiting room, Bristol, 1984. Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Paul Graham.

Beyond Caring : priez pour nous, pauvre chômeurs, car on ne peut rien faire pour nous. De dos, la tête couverte, la femme en rouge photographiée par Graham (Woman in Headscarf, DHSS waiting room, Bristol) semble prier sur les bancs d’une église, seule face à la lumière – au vide. Dans DHSS Emergency Center, Elephant and Castle, South London, c’est une assemblée d’hommes égarés qui attend on ne sait quoi. Le sol est jonché de détritus, la lumière blafarde, les couleurs ternes. Les uns discutent, certains lisent le journal, d’autres ont les yeux dans le vague. Sur la gauche un individu adossé – calant la composition à la manière des figures d’intercesseurs de la peinture ancienne – permet de pénétrer dans la scène et de s’identifier aux personnages. Son expression est particulièrement absente et son regard perdu, mais sa pose, voire même son costume superposé à un t-shirt dépareillé, démontrent une certaine élégance. Les visages sont fatigués, les corps tristes. Entre eux, un vide pesant.

Paul Graham emploie la couleur, dont il a découvert l’usage chez l’Américain William Eggleston. Mais alors que ce dernier réalise des photos saturées de couleurs vives (grâce notamment à la technique du dye-transfer empruntée à l’image publicitaire), le photographe anglais opte pour des tons pâles, éteints, sales – tout en renonçant au noir et blanc caractéristique du photojournalisme. Pas vraiment cadrées, puisqu’elles sont réalisées en mode « caméra cachée », les images de Graham adoptent des points de vue inhabituels, cachant certaines parties de la scène et créant des déséquilibres qui accentuent encore le malaise. Promis à un avenir incertain, les chômeurs de l’Angleterre thatchérienne sont soumis à l’aléatoire du geste de l’artiste comme de la machine capitaliste qui les a relégués hors cadre.

PAUL GRAHAM

14/09/2012 > 09/12/2012

Le BAL

PARIS

LE BAL présente la nouvelle série de Paul Graham, The Present (2011), dernier volet d’un triptyque sur la société américaine commenc...

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