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Dürer, quand le dessin se libère

Magali Lesauvage 5 novembre 2012

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Rien de mieux qu’une exposition de dessins pour pénétrer l’esprit d’une époque, l’intimité d’un artiste, les détails d’un style. Dürer et son temps, à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, offre l’occasion unique de se soustraire aux allures folles du présent pour prendre le temps de voir. On respire… et on s’arrête quelques minutes devant un dessin du grand maître allemand, Nessus et Déjanire.

Dürer et son temps  fait partie de ces expos auxquelles il faut consacrer du temps et de l’attention : de préférence, choisir un créneau horaire large et un moment de disponibilité autant sensible qu’intellectuelle pour savourer au mieux la subtilité du dessin européen de la Renaissance. Mais détrompez-vous, les quelques 200 pièces présentées ici (dont une centaine de dessins), provenant des collections de l’Ensba, et datées du XVe au XVIIe siècle, susciteront tant l’émerveillement que parfois, l’hilarité.

Sous-titrée « De la Réforme à la Guerre de Trente ans », l’exposition pourra effrayer les moins téméraires, qui penseront trouver là des illustrations de la geste luthérienne ou d’indigestes scènes de bataille oubliées. Ce serait mal connaître l’âge classique européen – notamment allemand et flamand – et son goût pour l’humour, la truculence, voire la grivoiserie. On y croise en effet des couples dansant gaiement, des scènes d’orgies païennes, des êtres hybrides, des animaux fantastiques, des accouplements épiques…

Albrecht Dürer, Nessus et Déjanire, plume, encre brune, vers 1494, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, inv. n° Mas. 58.

La scène de l’enlèvement de Déjanire par Nessus, dessinée à la plume et à l’encre brune par Albrecht Dürer, fait partie de ces œuvres qui montrent l’influence sur l’artiste de la peinture italienne contemporaine – Mantegna surtout, mais aussi les Bellini, Lorenzo di Credi et les frères Pollaiuolo. Datée de 1494 (Dürer a alors vingt-trois ans), c’est une œuvre de jeunesse. Le nu et les sujets mythologiques sont alors peu traités en Allemagne, mais le voyage du peintre à Venise, en 1494, bouleverse son art, et permet la diffusion des formes et idées de la Renaissance italienne vers le Nord de l’Europe.

Que voit-on ici ? La jeune Déjanire, épouse du héros Héraclès, est enlevée par le centaure Nessus alors que le couple tente de traverser le fleuve Evénos – la créature mi-homme mi-cheval sera ensuite abattue par Héraclès d’une flèche enduite du poison de l’hydre de Lerne. La composition est sans doute librement inspirée d’un tableau sur bois d’Antonio et Piero Pollaiuolo représentant Hercule, Nessus et Déjanire (daté de 1470 et conservé à la Yale University Art Gallery de New Haven). C’est alors la grande mode des scènes de rapt – celui d’Europe par le taureau blanc, Perséphone par Hadès, Hélène par Pâris, les Sabines par les Romains, etc.

Détail.

Mais si les peintres italiens ont du mal à rendre la pose de la jeune femme, bizarrement assise sur la croupe du centaure, Dürer ose une plus grande liberté. Déjanire ne se laisse pas faire. Faisant face à Nessus, elle lui enfonce un pied dans l’estomac, et lui attrape les cheveux, tandis que celui-ci, le torse tourné dans une vrille douloureuse, tend les bras pour la maintenir en selle. Ici c’est plutôt la femme qui domine l’homme-bête – voire en joue, si l’on se fie à son petit sourire narquois et à l’expression d’impuissance de Nessus.

Chez Dürer, les formes virevoltent, les cheveux de l’enlevée et la queue du centaure battent au vent, le trait fin souligne les musculatures (surtout celle de Déjanire, au dos soigneusement strié) et les courbes assez raides, voire maladroites – l’artiste est paradoxalement plus à l’aise avec l’anatomie chevaline. Se déployant en étoile, la forme générale centrifuge annonce l’énergie baroque, délicatement mais fermement tracée dans cette feuille d’une vingtaine de centimètres de côté. Rompant avec les raideurs médiévales, Dürer libère son dessin – c’est aussi ce qu’exprime la figure de Déjanire, prête à bondir hors du joug de celui qui tente de la contraindre.

 

ALBRECHT DÜRER ET SON TEMPS

24/10/2012 > 13/01/2013

Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA)

PARIS

L’exposition « Dürer et son temps » présente pour la première fois une centaine de dessins du XVe au XVIIe siècles, accompagnés d...

Exposition terminée
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