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Nicolas Moulin, ou « l’inquiétante étrangeté qui sauve de l’escroquerie du bonheur à tout prix »

exponaute 25 octobre 2012

Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, média en ligne lancé par la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique. Inspiré par la science-fiction spéculative de JG Ballard ou de Philip K. Dick, les théories du sociologue Mike Davis et la techno post-industrielle de Detroit, l'artiste Nicolas Moulin inventorie des architectures fantasques, là où la civilisation occidentale n'est plus qu'un lointain souvenir. Extraits des propos recueillis par Julien Bécourt.

Nicolas Moulin, extrait du film Azurazia. Courtesy galerie Chez Valentin, Paris.

Nicolas Moulin explore notre mémoire d'un futur qui n'a pas eu lieu, un univers dystopique où l'humain retrouve une forme de quiétude face à ces vestiges de monuments en béton armé et ces paysages dépeuplés, emplis de fantômes radioactifs. Le malaise et l'angoisse qui devraient nous envahir face à ces images d'un futur post-apocalyptique s'estompent étrangement pour se transformer en qualité poétique, comme une harmonie retrouvée face à une nature retournée à l'état sauvage. Il se dégage une beauté fascinante de ces no man's land simili-martiens où ne subsistent que d'immenses constructions abstraites semblant venir d'un autre monde, comme les signes d'une renaissance techno-primitive. Exilé à Berlin depuis le début des années 2000, Nicolas Moulin n'a pas chômé : après avoir virtuellement vidé Paris, il s'est lancé dans une expédition dans les déserts de glace en Islande, a tourné deux films dans les contrées arctiques, a fabriqué des édifices à partir de carcasses d'ordinateur, s'est fait le relais pour des artistes en Corée du Nord et a créé le label Grautag. Nous l'avons intercepté à son retour d'une résidence au Maroc, son nouveau lieu de prédilection.

[Julien Bécourt] Comment t'es venue l'idée de monter Grautag Records ? Conçois-tu ce projet comme une extension sonore de ton travail plastique ?

[Nicolas Moulin] Tout à fait. Grautag est une protubérance de mon travail et de mon univers pictural à travers un système d'édition. Ce label n'a rien de commercial. Je l'envisage comme une collection d'objets visuels et sonores autour de l'idée du paysage dystopique réalisée en connivence avec une certaine nébuleuse de musiciens. J'ai paradoxalement tissé des relations privilégiées avec des musiciens plutôt qu'avec des plasticiens. Ce label est donc un moyen de travailler ensemble, pour constituer une matière qui se synchronise et où chaque partie alimente l'autre. J'ai toujours voulu me rapprocher de ces musiques qui ont nourries mon travail et j'ai envie de solliciter des gens dont les disques m'ont profondément marqués. Je pense par exemple à Christian Renou, connu aussi sous le nom de Brume. En janvier 1989, la traversée de la DDR en train de nuit avec son album Permafrost dans les oreilles, je peux te garantir que ça ne s'oublie pas...

 Nicolas Moulin, Vider Paris, 1998-2001. Courtesy galerie Chez Valentin, Paris.

Grautag fait explicitement référence au krautrock, mais avec une esthétique coldwave et sombre plutôt que psychédélique et colorée. On y discerne certaines réminiscences (une certaine nostalgie ?) du bloc communiste, de la Guerre Froide et des débuts du monde industrialisé. Doit-on y déceler un sous-texte politique, plus ou moins ironique ou ambivalent ? 

Un peu de sarcasme, mais surtout du « romantisme » au sens allemand du terme. La génération krautrock a vu naître sa musique dans le purgatoire des ruines de la Seconde Guerre Mondiale en Allemagne. Cette musique ne cachait pas ses aspect pessimistes malgré le lyrisme de certains de ses protagonistes. Des groupes comme Neu! ou Kraftwerk ont exemplairement transposé dans la musique cet « ennui » des paysages industriels en voie de reconstruction, et surtout le conformisme social des Trente Glorieuses. L'aspect coloré des pochettes de certains disques de l'époque est à mon avis connecté à une mode liée à une consommation excessive d'acide. En fin de compte, la période psychédélique a bien rendu service aux pouvoirs en place : elle a transformé des éléments subversifs et politisés en baba cools hallucinés. Gerhard Richter exprime très bien cette société blafarde dans ses séries de peintures d'après des documents en noir et blanc des années 1960-1970. Aujourd'hui, nous vivons toujours dans un purgatoire. Contrairement à l'époque de la Guerre Froide, le conformisme n'est plus dans l'alignement géométrique de systèmes utilitaires appliqués au social mais dans une overdose édulcorée schtroumpfissime. Un bonheur bio obligatoire pour les übermenschen désodorisés de la grande idiocratie. Le processus s'est inversé. Grautag est l'expression adéquate pour dénoncer la fabrication de modèles de bonheur conformes. À l'aliénation régressive de ces ordres hygiénistes et sécuritaires, nous répondons laconiquement par des messages célébrant la détérioration permanente de nos environnements mentaux et naturels, à l'âge du libéralisme global des Chicago Boys… Je précise que l'« École de Chicago » n'est pas un mouvement de house music, mais le système idéologique fascisant sous lequel nous existons depuis la fin de l'ère industrielle, fondé par un fasciste dénommé Milton Friedman.

D'où vient ton intérêt pour l'esthétique des régimes totalitaires et leur art de propagande ?

Je m'intéresse aux formes plastiques que peuvent revêtir les délires d'idéologies totalistes. Ce « totalisme » comme son nom l'indique, est total. Pompier, mégalomane, délirant, et voué à la chute. J'utilise le mot « totaliste » à la place de totalitaire car ce type de mégalomanie n'est pas seulement l'apanage des régimes totalitaires ; il est celui des systèmes qui ne doutent plus de leur puissance. L'art propagandiste reflète tout cela. Il est monstrueux par définition. Parfois, il n'est même pas de l'art mais la mise en pratique de concepts pathologiques, comme un mur de séparation, un barrage, une guerre, ou une colonisation... L'art propagandiste soviétique est celui qui m'intéresse le plus, tout simplement par sa qualité , sa force et son avant-garde (période stalinienne mise à part). Ce n'est pas donné d'avance à tout le monde. Par exemple, les Nazis étaient médiocres et ne faisaient que mimer stupidement les pires aspects du stalinisme en le mélangeant à de la merde traditionaliste et raciste.

 Nicolas Moulin, Blanklümdermilq – Sheffield, 2009. Courtesy galerie Chez Valentin, Paris.

Tu es aussi un inconditionnel de l'architecture en béton brut et du courant « brutaliste »...

Oui, l'architecture brutaliste m'intéresse dans cette volonté d'aller au-delà d'une vision stéréotypée du bien-être et de pousser les ambiguïtés de notre conscience et de nos désirs. Le brutalisme est une architecture d'une justesse incroyable car elle ne cache pas ses intentions et exprime l'acte de bâtir dans son expression la plus radicale. Elle est l'anti-démagogie monumentale par excellence. Radicale, elle incarne l'idée du bunker, de l'abri. L'essentiel. L'anti-façade. Tout le monde se fout aujourd'hui de la fonction d'un bâtiment en architecture car ce qui compte c'est son impact politique et immobilier alors que nous pourrions très bien revenir à une forme de nomadisme. Rem Koolhaas évoque cela dans Junk Spaces et dans son idée d'« Automonument ». Nous sommes dans le monde des apparences trompeuses, comme K. Dick le décrit avec ses concepts de « simulacres ». Le Corbusier a fini dans une cabane en bois, ce n'est pas pour rien. Nous n'avons besoin de rien d'autre. C'est aussi pour cette raison que j'apprécie beaucoup le travail de Claude Parent. Il a su exprimer cette « force » de la construction sans jamais la justifier par une fonctionnalité préétablie. Et quand il a dû s'y plier en tant qu'architecte, ses réalisations allaient au delà de la fonction qui leur était initialement attribuée. C'est l'antithèse de l'architecture normée HQE ou les merdes dans le genre de celles dont Frank Gehry nous recouvre avec ses musées d'art contemporain de sous-préfectures à la con.

La plupart des architectures que tu re-contextualises dans tes montages photographiques sont souvent liées à un site géographique existant. Certains existent bel et bien, d'autres sont de purs fantasmes. Cette ambiguïté plane toujours dans l'iconographie développée à partir d'images d'archives. Quelle est la part de réel et de détournement du réel en jeu dans ton travail ?

L'idée est de brouiller les pistes pour créer des mondes à la croisée de ce qu'on perçoit de la réalité et de ce qu'on imagine de la fiction. Je fonctionne en étroite relation avec l'idée du territoire car c'est du paysage dont je parle avant tout. Il est fondamental de partir avec pour base un état de choses existantes. De reposer sur quelque chose d'incarné puis de le manipuler. De le faire muter afin de ne pas uniquement créer du paysage de fiction mais quelque chose qui se rapproche d'un reflet mental. Cela est lié à ma pratique photographique car je fonctionne selon deux temps : d'abord la prise d'images puis le photomontage lorsqu'il s'agit d'images fixes ou le « tournage » lorsqu'il s'agit de vidéos. Cette expérience de terrain est obligatoire pour ne pas produire une spéculation visuelle non axée sur le réel et donc par définition sans pesanteur. Dans cette idée de « reflet », c'est de fantômes dont je parle. Où sont-ils ? Dans nos têtes sans doute, mais personne ne discerne la frontière précise entre les deux. Ce n'est pas une frontière, c'est un no man's land incertain entre deux territoire définis : le vrai et le faux. Je cherche à en communiquer l'inquiétante étrangeté qui nous sauve de l'escroquerie qu'est la poursuite du bonheur à tout prix. À l'âge de l'apparence heureuse obligatoire, je me tourne résolument vers des sources de désordre et d'entropie, vers un vaudou paysager où poussent les mauvaises herbes sur les terrains pollués. La liberté est, je crois, la possibilité d'accéder à des territoires non-domestiqués.

Nicolas Moulin, Novomond, 1996-2002. Courtesy galerie Chez Valentin, Paris.

Es-tu fataliste en ce qui concerne l'état du monde actuel ? Penses-tu que ton travail puisse jouer un rôle « prophétique » (non pas au sens religieux, mais comme synonyme de visionnaire, d'anticipateur d'un monde à venir) ?

Je ne pense pas être prophétique du tout. Ce n'est pas ma vocation. J'adhère à ta thèse de surenchère technologique et de surconsommation qui va finir par sans doute faire couler notre civilisation. Après tout, les Mayas ont coulé pour la même raison, alors pourquoi pas nous ? Toute civilisation finit par se suicider. Chaque époque voit l'apocalyspe frapper à sa porte. Que disaient-ils pendant les grandes épidémies de peste au XVe siècle ? Notre époque est chaotique mais ni plus ni moins que d'autres. Comme pendant la Guerre Froide où tout le monde se demandait quand la bombe atomique ravagerait le monde. Comme pendant la Seconde Guerre Mondiale où des millions de gens ont été brûlés dans des camps de concentrations. Aujourd'hui, effectivement, on a de quoi présumer un futur conflit XXL, non pas parce que tout va mal en général, mais parce que ces conflits sont simplement systémiques : lorsqu'une crise économique globale survient, un immense conflit suit. Mon travail est un grain de sable sur cette immense plage sociopolitique. Et Grautag Records, un bidon de Soupline coincé dans les rochers au milieu d'autres détritus.

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