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Leigh Ledare : « Il n’y a pas d’authenticité en photographie »

Magali Lesauvage 9 octobre 2012

Étrange sensation de gêne que celle ressentie en feuilletant les trois volumes du projet de publication Double Bind de Leigh Ledare à la galerie mfc-michèle didier, à Paris (jusqu'au 10 novembre)... Autrefois assistant de Larry Clark, l'artiste américain y montre deux séries photographiques réalisées au cours de séjours successifs réunissant l’artiste et son ex-femme, Meghan, puis celle-ci et son mari actuel, le photographe Adam Fedderly, dans une maison de campagne. S'y ajoutent des collages réalisés à partir de photos de magazines. Le tout formant un fascinant portrait à trois. Rencontre avec Leigh Ledare, hanté par la relation entre image et intimité.

Leigh Ledare, Double Bind, installation, vue de l'exposition à la galerie Michèle Didier, Paris, 2012.

[exponaute] Comment avez-vous présenté ce projet au sujet principal de cette série, votre ex-femme Meghan ?

[Leigh Ledare] Ça a été long de la convaincre, il fallait établir la confiance avec elle et son mari actuel. L'idée était qu'à travers ce projet, on serait capable de se connaître, lui et moi, et de reconnaître l'importance de chacun dans sa vie à elle, ce « double bind » (que l'on peut traduire comme lien double ou dilemme, ndlr). Je le leur ai présenté dès le départ comme un projet artistique, mais c'était aussi un défi lancé à notre ouverture d'esprit, sachant que cela allait créer un autre type de relation entre nous.

Dans la publication, vous montrez le point de vue de chacun sur Meghan, vous, l'ex-mari, et lui, son compagnon (aujourd'hui son mari). Pourquoi aviez-vous besoin de connaître cet autre point de vue ?

Meghan est au cœur structurel du projet. Mais je ne vois pas les photos tant comme des images d'elle, que comme ce qui se présente comme le résultat d'une relation. Ça n'est pas le photographe, lui ou moi, qui dictait comment elle devait poser. Elle avait autant d'influence sur l'image que nous.

Vous avez réalisé une série de photographies sur votre mère, Pretend You’re Actually Alive, dont certaines à caractère pornographique. Selon vous, existe-t-il une limite à l'intimité en photographie, un tabou ?

Dans la série avec ma mère, ça n'est pas de la pornographie. Cela traite de sociologie, de fantasme, de risque sous-jacent, de la façon dont elle utilise son corps à des fins politiques, comme une sorte d'encart publicitaire personnel, de la vieillesse, etc. On est plus, là, dans un degré érotique. L'intime est un aspect crucial de mon travail. Je m'intéresse à la manière dont on peut, dans l'intimité, s'identifier à des groupes sociaux. Cela permet de créer une communauté, ou au contraire d'en rejeter d'autres. Il y a des relations archétypales, comme celle entre parents et enfants, maris et femmes, etc. Ce sont des situations communes, dans lesquelles chacun peut se projeter, et qui renvoient à leur propre intimité. Mais la question de l'intimité en photo est délicate, car je ne crois pas qu'il y ait d'authenticité ou d'essence en photographie. Les images sont des petits fragments qui, mis ensemble, peuvent former le début du portrait d'une personne, mais celle-ci est trop complexe et multi-facettes.

Leigh Ledare, photographie issue de la série Double Bind - Husbands, 2012. Courtesy galerie Michèle Didier, Paris.

C'est pour cette raison que vous faites des collages et des livres de photos ? Une image seule ne suffit pas ?

Oui, multiplier les images, c'est une manière de ne pas sur-déterminer ce qui est singulier. Dans le projet Double Bind, il y a plusieurs structures comparatives : les photos que le mari de Meghan a fait d'elle, et les photos d'elle (par lui et moi) mises à côté d'images de publicités. Ce qui m'intéresse, c'est le fait que les images fassent partie de nous, et deviennent des modèles pour nos actions, nos modes d'interprétation et d'expérimentation. Ici, les images de magazines sont datées, marquées par un contexte, et font partie de l'espace public. Dans la photo de magazine, il y a cette idée que dans chaque image, il y a déjà une autre image. Leur montage permet de questionner la façon dont on se projette dans l'image publicitaire, mais aussi dont l'individu, à l'ère d'Internet et du nivellement de la photographie, est noyé dans un flot d'images.

Pourquoi, en tant que photographe, souhaitez-vous ajouter plus d'images à un monde qui en est déjà saturé ?

C'est une question importante... Dans ce projet, il s'agit de mêler la production d'une œuvre d'art à partir de la masse d'images auxquelles nous avons accès, et qui sont recadrées et recontextualisées, et la nécessité personnelle de me reconnecter avec une personne.

Le projet Double Bind, est-ce une manière de rendre réelle cette relation perdue avec votre ex-femme ?

Oui, cela permet de la relier à quelque chose de concret. De la remplacer par quelque chose.

 Propos recueillis par Magali Lesauvage.

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