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Paola Antonelli : « Les designers sont ceux qui transforment les grandes révolutions en petits gestes »

exponaute 12 septembre 2012

Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, média en ligne lancé par la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique. À l’occasion de la Paris Design Week, nous publions un entretien avec Paola Antonelli (voir ses conférences TED Talk), conservatrice principale de la section « Architecture & Design » et également Directrice de la Recherche et du Développement du Museum of Modern Art (MoMA) de New York. Des propos recueillis par Stéphanie Vidal.

Paola Antonelli, devant l'entrée de l'exposition Talk To Me au MoMA  © Inhabitat.com

[Stéphanie Vidal] En un court laps de temps, l’apparition et la profusion d’objets communicants et innovants a bouleversé nos modes d'existence. Vous en avez proposé une sélection lors de l'exposition Talk To Me, Design and the Communication between People and Objects. Croyez-vous que ceux-ci ont modifié la façon dont nous percevons les objets qui nous entourent ainsi que la manière dont nous nous définissons à travers eux ?

[Paola Antonelli] Bien sûr, et cela se produit depuis des siècles. J’ai d’ailleurs fait de cette idée ma philosophie personnelle. Je ne pense pas qu’il soit possible d’interagir avec un objet sans l’altérer et sans qu’il nous altère. Grâce aux nouvelles technologies, et aux possibilités qu'elles ouvrent, ce fait est devenu une évidence.

Il suffit de regarder des enfants essayer d’agrandir des objets en faisant un geste du bout des doigts. (...) Face à la technologie, nous apprenons à nous comporter d’une certaine manière et cela nous vient presque instinctivement. Puis, une fois que ces gestes font partie intégrante de nos vies, le retour en arrière n’est plus envisageable.

Dans vos conférences, vous affirmez que le design fait partie des indicateurs qui éclairent le grand changement culturel que nous vivons.  Le design le rendrait-il perceptible ou même contribuerait-il à son apparition ? Ce changement affecte-t-il également le domaine du design ?

Il y a actuellement un grand changement culturel qui s'opère dans le milieu du design touchant autant à sa propre définition qu’à ses déploiements dans divers champs d'application. J’ai pu le constater car je travaille dans ce domaine depuis mon arrivée au MoMA, il y a dix-huit ans maintenant. Peut-être est-ce dû à ma formation initiale mais je n’ai jamais cru que le design était différent de l’architecture ni qu’il se cantonnait uniquement à la production de chaises et de voitures. Pour moi, le design est un processus intellectuel et créatif qui peut être employé à diverses échelles et dans divers champs.

C’est une démarche réflexive s’associant à un talent et s’appliquant dans un domaine qui s’élargit désormais à la création de jeux vidéo, d’interfaces et de visualisations d’informations. (...)

L’exposition Design and the Elastic Mind, en 2008 au MoMA, apportait un regard inédit sur les pratiques et les propositions qui font le design actuellement. Quelles ont été vos intuitions de départ, vos découvertes pendant son élaboration, et les enseignements que vous en avez tirés ?

L’exposition a été conçue comme une véritable expérience, qui – Dieu merci – a réussi, en réponse à un constat simple. Nous avons remarqué que les designers et les scientifiques ont rarement l’occasion de se retrouver face à face pour échanger, comme s’ils se trouvaient sur des rives opposées, séparés par ce qui pourtant les rapproche : des liens d’intensités égales avec les gens et les technologies. Il n’y a jamais de confrontation directe entre les révolutions qui se déroulent aujourd'hui dans le domaine des sciences et les idées révolutionnant notre vision du futur proposées par les designers.

De fait, j’ai décidé de rassembler ces deux mondes dans une exposition commune. En travaillant à son élaboration, nous avons découvert, avec mon équipe, que les designers et les scientifiques avaient beaucoup de points en commun en plus de cela. Ces deux professions expriment par exemple le désir d’être plus impliquées dans la société et d’être reconnues pour faire partie de celles qui la façonnent activement.

Nous avons aussi pu nous rendre compte – et c’est à mon sens la chose la plus importante – que les designers sont ceux qui transforment les grandes révolutions en petits gestes. Les scientifiques et les ingénieurs produisent des inventions disruptives mais ce sont les designers qui vont transformer ces innovations en objets que nous pouvons tous utiliser. Sans eux, il n’y aurait pas de progrès dans nos vies. (...) Si l'on comparait la société à un système digestif, les designers camperaient la fonction des enzymes car c’est grâce à eux que la société est capable de digérer les innovations qu’on lui fournit.

Revital Cohen, Disclosure Case from the Genetic Heirloom series, 2010 © MoMA, New York.

Et les innovations d’un jour semblent rendent possibles celles du lendemain. Pouvez-vous nous parler de fait des nouveaux champs d’application, toujours plus numériques, dans lesquels le design se déploie depuis les deux dernières décennies ?

Oui, il y en a énormément. Certains sont apparus pendant ces dernières décennies et d’autres sont bien plus anciens et ne sont véritablement devenus des formes du design qu'au cours des dernières décennies. Le design d’interface en est un exemple classique puisque il ne s’agit plus uniquement de faire de l'ingénierie mais il convient de concevoir des espaces à vivre pour les gens connectés par leur téléphone ou leur ordinateur. Notons aussi le design d’interactions, car si nous avons toujours entretenu des relations particulières avec les objets qui nous entourent, ces relations sont bien plus identifiées et connues aujourd’hui, comme le prouvent les avancées en game design.

La visualisation d’informations est également très en vogue, bien qu’elle ait toujours existé. Nous dessinons des diagrammes depuis des siècles et l’on peut même considérer les hiéroglyphes comme des formes anciennes de visualisations ! (... L’émergence d’outils permettant l’analyse rapide d’une profusion de données a fait de la visualisation de données une discipline à part entière. Le problème qui en découle, c’est que beaucoup de visualisations se ressemblent au point de nous lasser. Mais au milieu des clichés et des stéréotypes, on repère des designers véritablement imaginatifs, avec des propositions élégantes, tels que Martin Wattenberg + Fernanda ViegasBen FryMoritz Stefaner,Stamen et Stéphanie Posavec. Certaines de leurs productions ont d'ailleurs rejoint la collection du MoMA.

Pour résumer, si toutes ces formes de design sont apparues récemment en tant que sujet de discussion, elles existaient depuis bien longtemps. Si ce n'est peut-être le bio design qui est une forme très récente. Peut-être est-ce une certaine rigidité académique qui est à mettre en cause mais ces collaborations et ces échanges n’existaient pas auparavant. Désormais, des designers et des biologistes réfléchissent ensemble aux nouvelles formes du vivant ou à des applications inédites de la bio-ingénierie. Je pense par exemple aux travaux sur les bactéries menés par Daisy Ginsberg présentés à l'occasion de Design and the Elastic Mind.

Avez-vous récemment remarqué des propositions de designers qui sont plus des outils à penser l’avenir que des objets à utiliser dans l’immédiat ?

Oh oui, j'en vois tout le temps. Je pense d'ailleurs que le critical design est une forme particulièrement intéressante du domaine. Je suis allée à Londres cet été pour observer les projets présentés lors de l’exposition de fin d’année des diplômés de la Royal Academy of Arts. Le programme des élèves de la section « Design d’Interaction » s’articule toujours autour de la question « Et si ? » et leurs propositions sont une invitation à tout remettre en question. J’ai pu voir les travaux d’une japonaise nommée Ai Hasegawa qui a suggéré un dispositif – tout à fait hypothétique mais fascinant dans sa formulation – dans lequel les femmes pourraient choisir de donner naissance à un enfant ou de porter le petit d’une espèce animale en danger. C’est un postulat complètement dingue mais il nous fait réfléchir à des opportunités que nous pourrons peut-être saisir dans le futur. (...)

Ai Hasegawa, I wanna deliver a Shark, 2011-2012 © Ai Hasegawa.

Vous dites croire en une technologie humaniste. Pensez-vous qu’il existe actuellement – de la part des designers – un regain de techno-enthousiasme pour le futur ou bien qu’une sombre vision de l’avenir reste persistante ?

Pas vraiment. Certains designers continuent à investiguer des voies extrêmement sombres comme Michael Burton, diplômé de la Royal Academy of Arts depuis plusieurs années maintenant. Ses propositions dystopiques montrent à quoi pourrait nous conduire un mauvais usage des nanotechnologies. Il envisage leurs effets s’ils aboutissaient à un véritable clivage entre les classes sociales. Dans ses univers, les plus riches pourraient par exemple s’offrir de quoi faire pousser leur cils afin d’avoir l’air encore plus beau tandis que les pauvres seraient réduits à transformer leurs corps en usines à organes pour servir au confort des plus fortunés. Les designers de dystopies considèrent que c’est en donnant à voir les pires scénarios que l’on peut alerter les gens et les inciter à ne pas s'engager dans cette direction.

En tant que commissaire, est-ce que ces œuvres interactives – ou qui nous activent – vous imposent de concevoir des scénographies inédites, de penser autrement les rapports avec le public ?

Oui, nous devons bien sûr envisager des scénographies inédites et penser nous aussi des façon neuves pour exposer ces objets afin que le public puissent les appréhender. Je pense par exemple à l'exposition Standard Deviations: Types and Families in Contemporary Design dans laquelle nous avons conçu une installation pour montrer les 23 polices digitales que le MoMA venait d'acquérir. C'était magnifique ! Nous avions pris le parti de présenter chaque typographie en l'accompagnant des contenus les plus pertinents pour les mettre en contexte, pour expliquer leur histoire, leur qualité et leur spécificité. (...)

Quelles pièces avez-vous récemment ajoutées dans la collection du musée et quelle logique sous-tend la sélection de ces œuvres ?

Chacune de nos acquisitions a valeur de manifeste. Rassemblées, elles font sens quant à l'extension du domaine du design. Nous avons fait entrer l’arobase dans la collection du musée. Conçue par Ray Tomlinson en 1971, elle cristallise à elle seule tout un spectre de problématiques emblématiques de notre époque et nous permet de montrer l’ensemble des valeurs que nous apprécions et recherchons dans les productions actuelles, telles que le réemploi, et questionne les connexions entre les traditions et l’avenir, l’économie et le bon sens.

À travers nos choix, nous tentons d'être représentatifs de la diversité des domaines dans lequel se déploie le design. C’est dans cette optique que nous nous sommes dotés de visualisations d’information – et envisageons d’en acheter d’autres – ainsi que de jeux vidéo, comme Passage de Jason Roher. Tous ne sont pas accessibles aux visiteurs du MoMA pour l’instant mais nous y travaillons : nous nous penchons sur les questions légales qu’impliquent leurs expositions dans un musée.

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