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Mohamed Bourouissa, aux chômeurs inconnus

Magali Lesauvage 11 septembre 2012

Dans L'Utopie d'August Sander, Mohamed Bourouissa rend hommage aux chômeurs inconnus. Rencontre avec l'artiste à l'École municipale des beaux-arts/galerie Édouard Manet de Gennevilliers, où il présente son projet en forme d'anti-monument.

Du mobilier ambulant de marchand à la sauvette, d'étranges machineries en activité continue, des tables de travail à roulettes... Nous ne sommes ici ni dans un laboratoire clandestin, ni dans un atelier d'artiste, mais au cœur d'une expérience humaine. À quelques jours de l'inauguration de son exposition L'Utopie d'August Sander, Mohamed Bourouissa met la dernière main à la présentation de ce projet, surveillant la réalisation des sculptures émergeant du néant via des imprimantes 3D. Initié à Marseille, le projet, dont l'idée a germé il y a deux ans de cela, a réuni l'énergie de dizaines de personnes.

Mohamed Bourouissa, L'Utopie d'August Sander, 2012 © Mohamed Bourouissa. Courtesy de l'artiste et kamel mennour, Paris.

À trente-quatre ans, l'artiste né à Blida, en Algérie, fait partie de la jeune génération de plasticiens français dont le nom circule sur toutes les lèvres. Représenté par la galerie Kamel Mennour depuis 2010, remarqué à la Biennale de Venise en 2011, exposé cette année au MAXXI de Rome, Mohamed Bourouissa s'est fait connaître grâce à ses photographies d'une banlieue rejouant des conflits millénaires (série Périphérique, 2007-2008) et à une vidéo, Temps mort (2008-2009), aussi poignante que conceptuellement déroutante. Avec pour seuls outils des téléphones portables, l'ancien élève de l’École du Fresnoy y montrait un échange de SMS et d'images entre un détenu et lui-même. De l'intérieur à l'extérieur s'y nouait un dialogue à la fois intime et distant, capturé en images « pauvres » caractéristiques d'une certaine tendance lo-fi de notre époque.

Attaché à montrer une réalité sociale plus qu'à délivrer un message politique – ainsi dans la vidéo Legend (2010), dans laquelle l'artiste filme en caméra cachée des vendeurs de cigarettes de contrebande –, Mohamed Bourouissa nous explique les motivations de ce projet inédit : « Au départ, il y a l'idée de faire un monument pour des gens qui ne sont pas visibles, qui n'ont pas d'existence dans notre société, qui sont laissés à la marge, car ils n'ont pas de travail ». À une époque où chacun est défini selon son activité professionnelle, une importante fraction de la population, sans emploi – la barre symbolique des trois millions de chômeurs devrait être atteinte ce mois-ci –, souffre d'être considérée sans identité, car sans fonction.

Mohamed Bourouissa, L'Utopie d'August Sander, 2012 © Mohamed Bourouissa. Courtesy de l'artiste et kamel mennour, Paris.

Une absence de statut à laquelle Mohamed Bourouissa a souhaité répondre par l'individuation de demandeurs d'emploi rencontrés à Marseille et Gennevilliers, donner ainsi corps à une masse généralement invisible. Des portraits sculptés (mais au visage indistinct) ont été réalisés grâce à un fab-lab mobile servant de studio de prise de vue, et à des imprimantes 3D. Alignés sur les tables d'expo, sans attributs les distinguant les uns des autres, ils illustrent le concept marxiste d'« armée de réserve ». L'artiste s'inspire du photographe allemand August Sander, auteur dans les années 1920 d'un ouvrage-monument, Les Hommes du XXe siècle, rassemblant des portraits d'hommes et de femmes classés par archétypes sociaux.

Donner une statue aux sans-statut : à l'origine étymologique des deux termes se trouve la notion de « statuer », de fixer une réalité, d'affirmer, avec une certaine autorité, la vérité d'une situation. Cependant, Mohamed Bourouissa ne se veut pas porte-parole d'une cause ou militant politique. Certains sans-emploi ont refusé de participer au projet : « C'est pour cela qu'on publie un Livre des refus. J'ai très bien compris leur position, et c'était important pour moi que cela apparaisse aussi dans l'expo ».

Mohamed Bourouissa, L'Utopie d'August Sander, 2012 © Mohamed Bourouissa. Courtesy de l'artiste et kamel mennour, Paris.

Évoquant à la fois la tombe du soldat inconnu, comme hommage à la force individuelle anonyme, les soldats de terre cuite de l'empereur Qin et les monuments au travail de la IIIe République, L'Utopie d'August Sander serait plutôt un « anti-monument », voué à une dilution dans le temps et l'espace. À l'autre bout de la chaîne de réalisation du projet, il y a la diffusion des statuettes, petites figurines en résine polyester d'une dizaine de centimètres. Dans la rue, sur les marchés, Mohamed Bourouissa a commencé à en vendre lui-même quelques unes (à un euro pièce), stockées dans un chariot à roulettes dans lequel il a dissimulé une caméra filmant les acheteurs à mi-corps. Contournant le marché de l'art, il fait de l'échange entre anonymes la dynamique même d'un objet artistique difficilement identifiable, entre performance, sculpture, photographie, voire « esthétique relationnelle ».

« Le plus important, ça a été les rencontres. Parfois il y a eu des confrontations assez violentes, comme cette personne qui a répondu au formulaire en disant qu'elle n'avait jamais reçu l'aide de personne », nous explique Mohamed Bourouissa. Pour l'inauguration publique de l'exposition à Gennevilliers, mercredi 12 septembre à 18h, l'artiste, auquel s'intéressent les collectionneurs les plus influents, François Pinault en tête, hésite entre un vernissage classique et un barbecue « à la bonne franquette ». Barbecue ce sera.

Le projet est à suivre sur le site statueanonyme.eu.

 

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