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Grégory Chapuisat : « Je me balade comme un enfant joyeux »

Magali Lesauvage 1 août 2012

Certains, adultes, aiment encore à se construire des cabanes, dormir à la belle étoile, se plier en quatre pour bâtir des architectures éphémères, des rêves debout. C'est le cas des frères Chapuisat, auteurs d'une somptueuse installation au LiFE de Saint-Nazaire. Entretien avec l'aîné, Grégory, qui nous parle de ses songes d'enfant et de ses joies d'adulte.

« C'est peut-être mégalo, mais avec le projet du LiFE, je me suis enfin fait peur. Il fallait être à la hauteur du lieu, mais aussi de la région entière. J'ai abordé ça avec une excitation nerveuse, on l'a fait à la dernière minute, en une semaine ». Paumé dans les montagnes du Valais, l'artiste suisse Grégory Chapuisat apparaît sur l'écran de notre ordinateur, mine réjouie, barbe et cheveux longs, pour une conversation à distance. Il vit là avec quelques autres, perché dans une « cabane anarchique » bâtie sur le toit d'un chalet promis à la destruction. On lui parle de la sensation rare d'émerveillement que l'on a ressentie à la découverte de son installation Métamorphose d'impact #2, au LiFE de Saint-Nazaire (à voir jusqu'au 2 septembre). Il nous répond « changement d'échelle », « boule d'énergie ». « Ça a été le chantier le plus dur de ma vie », concède-t-il.

 Les frères Chapuisat, Métamorphose d'impact #2, LiFE - Saint-Nazaire, 2012. Photo : Marc Domage.

L'ancienne base militaire, reconvertie en équipement culturel pluridisciplinaire, a la rigueur monumentale de l'architecture brutaliste qu'affectionnent les frères Chapuisat. Des tonnes de bois y ont été comme par magie suspendues au plafond, formant une gigantesque coque de bateau. Plongée dans la pénombre, la structure n'apparaît aux yeux du spectateur qu'au bout de quelques minutes de tâtonnement collectif. Encore un instant d'aveuglement, et à la base de ce vaisseau majestueux pointe une faible lueur, émanant d'une cavité ronde. Les visiteurs s'accroupissent autour du cercle de lumière jaune, et les uns après les autres passent la tête dans l'ouverture pour découvrir l'intérieur...

Mériter l'aventure

« L'aventure doit se mériter... Je voulais retrouver l'intimité. La pénombre isole des autres, il y a à la fois une expérience collective et un effet de surprise. Et puis c'est aussi une réflexion sur l'idée utopique de boule d'énergie, du trou créé par l'énergie après l'impact d'une météorite ». La science-fiction, une influence importante ? « C'est la première, rétorque Grégory Chapuisat. Les grands classiques, comme La Guerre des étoiles, mais aussi Flash Gordon, San Ku Kaï... On a beaucoup rêvé à tout ça, petits, avec mon frère ». Les installations des Chapuisat (Grégory, 40 ans, et Cyril, 36 ans) sont des lieux « extra-terrestres », hors normes, qui viennent se surajouter au réel : « On crée des espaces qui permettent à l'esprit une immersion totale ».

Doit-on voir dans le fait qu'il faille, la plupart du temps, s'agenouiller pour pénétrer dans une installation des frères Chapuisat, une réminiscence de l'enfance ? « Dans l'action de se recroqueviller il y a une forme de régression, c'est aussi une manière de casser le quotidien, en imposant un geste. On doit se frayer un chemin, c'est un parcours intime, une introspection. »

Les frères Chapuisat, La Résidence secondaire, R-Art, 2012, Vercorin, Suisse.

Tester l'inconscient

Comment définir le travail des Chapuisat ? Sont-ils sculpteurs, architectes, performeurs ? Grégory cite Mike Kelley en franglais : « You can call me what you want, tant que tu me laisses le faire ». Il ajoute : « On n'a pas une approche théorique, on vit dans le présent. Je vis là où je travaille, je suis nomade, ça m'offre une certaine liberté, une ouverture d'esprit. Je suis en ″pseudo-résidence″ un peu partout... ». A l'hiver 2010, les frères Chapuisat vécurent trois mois sous les combles du CAN, centre d'art de Neuchâtel, perchés sur un énorme plancher monté sur pilotis, sorte de canopée muséale. « On vit dans nos installations, mais on ne veut pas être visibles, on n'est pas des animaux dans un zoo. »

Les frères Chapuisat, Avant-Post, 2010-2011, CAN, Centre d'art de Neuchâtel.

De là à faire l'apologie de la marge, il n'y a qu'un pas, que Grégory Chapuisat ne souhaite pas franchir. « J'ai testé la vie de squatteur, à Genève, et j'en suis revenu. Même là on s'embourgeoise très vite. Je suis plutôt pour un éloge de la fuite. Je me sens apolitique, entre la fuite et la désobéissance. En France, nos projets sont souvent censurés, pour des questions de normes de sécurité. On déresponsabilise les citoyens. » Grégory Chapuisat ne souhaite pas pour autant mettre en danger le spectateur. « Je veux tester l'inconscient, et, de manière assez égoïste, mes propres limites. Mais je cherche plutôt l'émerveillement, ça n'est pas du masochisme. » Prôner un autre mode de vie, n'est-ce pas déjà faire de la politique ? « C'est une pratique individuelle. Je ne me sens pas du tout proche de ces artistes suisses moralistes, comme Thomas Hirschhorn ou Gianni Motti. Je me sens plus proche d'un Roman Signer, et de ses vidéos poétiques d'expérimentations dans la nature ».

Après les montagnes suisses, Grégory Chapuisat prendra à la fin de l'année la direction des bords de Loire pour une nouvelle expérience collective, dans une grotte troglodyte des environs de Saumur – le projet s'intitule Superama Phase 4. Construire, vivre, déconstruire, repartir. L'artiste est ce qu'il bâtit, bâtit ce qu'il est. Vers quoi va-t-il ? « Je me balade comme un enfant joyeux ».

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