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Kader Attia : « Le corps est un pays dont on ne connaît pas toutes les régions »

Magali Lesauvage 26 juillet 2012

Installé à Berlin, actuellement présent à la Documenta de Kassel, Kader Attia, 42 ans, fait partie de ces artistes contemporains français reconnus à l'étranger. Le musée d'Art moderne de la Ville de Paris l'a invité à exposer au sein de ses collections permanentes. Il y répond par des œuvres où il est question de corps, d'architectures et d'histoires individuelles. Entretien.

Kader Attia, Pascale, Fernand Pouillon, Alger, 2012, caisson lumineux. Courtesy Galleria Continua, San Gimignano/Pékin/Le Moulin.

[exponaute] Votre exposition s'intitule Construire, déconstruire, reconstruire : le corps utopique. Qu'entendez-vous par « corps utopique » ?

[Kader Attia] Je m'inspire d'une conférence de Michel Foucault, Les Hétérotopies – Le Corps utopique. C'est un concept lié à certaines œuvres, notamment La Piste d'atterrissage, diaporama réalisé il y a dix ans sur les transsexuels algériens à Paris. C'est très complexe. À titre personnel, j'ai toujours été sensible à l'idée que notre esprit occupe notre corps, comme un corps occupe une architecture. Depuis très longtemps, j'ai la sensation qu'il y a une dissonance entre corps et esprit. Le corps est l'un des enjeux principaux des rapports politiques, sociaux et culturels entre les êtres, c'est une fiche identitaire qu'on porte malgré soi. Cette distinction corps/esprit a mené à toutes sortes de réflexions, chez Foucault, mais aussi chez Marcel Proust, par exemple, qui décrit cet instant très court du réveil, où l'on sent qu'on est vraiment soi, avant de prendre conscience de son corps : on a alors le sentiment ingrat d'y être emprisonné.

Le corps est une illusion culturelle. On peut immédiatement catégoriser une personne dans un « socio-style » (par ses vêtements), mais aussi par des types de corps (selon des canons esthétiques), par le langage du corps, etc. Ce sont des sources d'information permanentes qui parlent pour vous, on est très vite décodé... Freud en a parlé aussi : les névroses, qui sont de l'ordre du subconscient, ressortent aussi dans des gestes, des « actes manqués ».

Dans l'exposition, vous abordez le corps par fragments, dans ces images de corps vus de loin, par détails, comme dans l'installation The Repair from Occident to Extra-Occidental Cultures que vous présentez à la Documenta de Kassel, où vous confrontez « gueules cassées » de poilus réalisées par des artistes africains et marbres d'inspiration africaine. Dans les deux cas, le corps est appréhendé comme un territoire, dont on peut s'exiler (par la métamorphose sexuelle ou le travestissement) ou que l'on peut « réparer ».

Absolument. Il y a une relation très forte entre les deux projets artistiques, qui chacun relève des diverses possibilités de ce corps utopique. Dans le premier cas, le corps est fantasmé sexuellement, parce qu'on estime que la nature a fait une erreur, qu'il faut réparer pour récupérer son identité sexuelle ; dans le deuxième cas, il s'agit de réparer une personne mutilée pendant la guerre. On peut considérer l'aspect formel de ces transformations, mais ce qui m'intéresse surtout, ce sont les analogies entre ces réparations et d'autres domaines culturels.

Vous proposez une représentation du corps comme une zone frontière, entre deux identités, deux cultures... Selon vous, le corps est-il un manifeste politique ?

Le corps peut être un manifeste politique, mais malheureusement dès la naissance, la société, à travers des processus culturels, nous exproprie de notre corps. On est très vite contraint à entrer dans un ordre. Le corps est un pays dont on ne connaît pas toutes les régions, au sens propre comme au sens figuré. L'idée d'un pays encore à découvrir est une idée pleine d'espoir ! Il est encore possible de se réapproprier son identité.

Les transsexuels m'ont toujours fasciné, car c'est avant tout un pied-de-nez politique – avant d'être un fantasme sexuel. Je les associe aux transformations non voulues, comme celles des blessés de la Première Guerre mondiale, qui se sont retrouvés dans un monde qui les refusait. On a accepté que Picasso déforme les visages, mais au même moment on repoussait ces « gueules cassées »... Cela vient du fait que nos sociétés ont trop fétichisé le corps. Il faut revenir à une certaine distance.

Kader Attia, Following the Modern Genealogy, 2012, série de collages sur carton avec documents originaux, collection de l’artiste.

Peut-on voir un parallèle entre le processus artistique, c'est-à-dire la transformation du réel, et l'acte de métamorphoser son corps ?

Oui et non. Chez les transsexuels, il y a la continuité d'un processus naturel : pour celui qui « répare » son corps, c'est la nature qui continue. Tandis que l'œuvre arrive à un moment donné, comme résultat de circonstances multiples, d'ordre métaphysique, que l'on ne pourrait même pas mesurer, et qui vont se croiser à travers le prisme d'un élément : l'artiste. Il est le lien entre l'œuvre et l'univers, qui s'exprime à travers lui. L'art fait partie d'un ordre qui nous dépasse, tandis que la transsexualité relève de l'affrontement nature/culture.

Le corps est aussi pour vous architecture, notion que l'on retrouve dans le titre de l'exposition : Construire, déconstruire, reconstruire. Comment traduisez-vous cela plastiquement ?

Là je me réfère à Le Corbusier, qui a défini comment le corps répondait à des règles élémentaires, entre confort et fonctionnalité, dans un espace donné – c'est le concept du Modulor. Le projet moderniste seul ne m'intéresse pas, mais Le Corbusier poursuit ce qui se fait depuis des siècles dans l'architecture vernaculaire, celle des non-architectes. Ce dogme du progrès moderne – placer le corps au cœur de l'architecture – existe en fait depuis 3000 ans...

Dans la généalogie de l'architecture (voir ma série de collages Following the Modern Genealogy), on ne s'est jamais posé la question de savoir d'où venait ce principe – je pense notamment aux banlieues où l'on empaquette les gens dans des prisons à ciel ouvert, ou plus largement au logement social. Beaucoup d'architectes se sont inspirés d'un principe millénaire, d'un bon sens permettant de vivre ensemble, qu'ils ont travesti (dans le mauvais sens du terme !). Une architecture parfaite, c'est juste le prolongement d'un corps. Ainsi dans l'architecture vernaculaire, le meuble n'existe pas. On y retrouve l'idée d'enveloppe : les premiers habitats étaient souvent des cabanes, comme c'est le cas encore aujourd'hui chez les Pygmées du Congo, par exemple. Avec les feuilles, le bois, etc., on se fabrique une seconde peau.

Kader Attia, Dé-construire Ré-inventer, 2012, caisson lumineux. Courtesy Galleria Continua, San Gimignano/Pékin/Le Moulin.

On peut rapprocher cette idée de la photographie exposée au musée d'Art moderne de la Ville de Paris [Dé-construire Ré-inventer, 2012]. J'ai photographié la terrasse de la maison de mon père, à laquelle il a travaillé toute sa vie. À la fin il n'avait plus d'argent et est allé acheter des fins de série de carrelage dépareillé. Pour moi, cette terrasse est extrêmement touchante car elle montre comment, lorsqu'on construit sa maison, on construit son corps, on le prolonge, on rêve un peu d'immortalité – plus qu'à se sédentariser ou à laisser quelque chose à ses enfants. Ça relève d'un instinct vital, comme la cabane/peau. On peut faire l'analogie avec la smala d'Abd el-Kader : c'était toute une ville nomade qui se déplaçait en permanence, une capitale mobile.

Le nomadisme semble revenir à la mode aujourd'hui...

C'est lié à ce désir de liberté, que le corps nécessite. Beaucoup se sentent trahis par les ambitions du monde moderne. Mais le bonheur est difficile car on est lié par des engagements qui font de notre quotidien un enchaînement de prosaïsme et de labeur. Il y a très peu de place pour la poésie et les choses naturelles. Partir, c'est revenir à ce qui est important, gratuit.

Propos recueillis par Magali Lesauvage. 

KADER ATTIA

25/05/2012 > 19/08/2012

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM)

PARIS

Kader Attia est invité à présenter dans les collections permanentes, un accrochage monographique autour de La Piste d’atterrissag...

exposition terminée
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