Votre action a été enregistrée avec succès !



LA NEWSLETTER

Y a-t-il des faux en art numérique ?

exponaute 23 juillet 2012

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, média en ligne lancé par la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique. Nous publions cette fois-ci des extraits de quatre entretiens menés par Stéphanie Vidal au sujet du fake dans l’art numérique.

L’Histoire de l’art regorge de faussaires, mais existe-t-il des faux dans les pratiques digitales, faites de copier-coller créatifs, de travaux collaboratifs et d’œuvres in-finies ? Nous avons sollicité quatre intervenants qui, s’interrogeant sur le fake, pointent des caractéristiques propres aux arts numériques.

Anne Laforet, chercheuse indépendante

« L’art numérique – et le net art en particulier – connaît une écologie et une économie différentes des autres pratiques artistiques. Il est né de la volonté de ses acteurs de contourner les méthodes de production et les circuits habituels de visibilité et de commercialisation. Il est vu comme une libération du système de création et de diffusion qui passe normalement par les institutions. (…) Avec le net art, tous les internautes peuvent avoir accès gratuitement et à toute heure aux œuvres mises en ligne.

Le faux questionne aussi le vrai. Un des grands points d’interrogation du net art concerne l’authenticité et la durée de vie des fichiers numériques qui sont duplicables à l’infini et sans pertes. On ne peut pas affirmer que des données sont authentiques, on préfère d’ailleurs parler de données intègres.

Ensuite, les pratiques numériques viennent chambouler les notions concernant la paternité des idées. Certains artistes se sont rendus compte que d’autres à leur suite avaient repris certains de leurs concepts et connu un certain succès avec ces nouvelles propositions. Mais peut-on pour autant considérer que ce sont des faux ? Non ! Il s’agit d’autres œuvres produites par d’autres artistes bien qu’elles reprennent le même concept et le même mode de fonctionnement. Ce qui est protégé par le droit d’auteur, c’est la mise en forme d’une idée, pas l’idée même !

Enfin, on peut recenser de nombreux détournements de projets numériques des sites web en général, mais ils ont vocation à engager la conversation. Exemple : Graham Harwood qui avait créé un site en miroir de celui de la Tate, recevant cinq fois plus de visite que l’original… (…) Peut-être qu’en net art, le distingo entre le faux et le détournement réside dans l’œil de celui qui regarde. »

Vue du site Uncomfortable Proximity de Graham Harwood sur le site de la Tate.

Anne-Marie Morice, directrice de Synesthesie

« Je pense qu’il n’est pas possible que l’on trouve des faux en art numérique, car s’il y avait des faux cela signifierait qu’il existe des vrais ! Il faudrait déjà s’entendre sur ce qui est vrai, ce qui est authentique sur le Net ; et ces critères divergent de ceux en vigueur dans le marché de l’art.

D’habitude, on y identifie le vrai, l’authentique, grâce à la pièce qui se concrétise en un objet fini. Les œuvres numériques sont mouvantes, elles peuvent changer en une seconde, en un rafraîchissement de page. Personne n’est vraiment certain de ce qu’il a devant les yeux, ni affirmer que c’est bien là l’original. Je parle du web principalement parce qu’une fois extrait du Net et objectivé, on retombe dans une logique de biens avec des choses imprimées, des séries limitées, numérotées, signées par l’artiste, etc.

De plus, nombres d’œuvres sont conçues de façon ouverte, en open data et en open source. Elles peuvent être modifiées n’importe quand. Il devient ardu de savoir si l’œuvre qui nous fait face est authentique, vraie, unique et originale : ces mots ne semblent pas pertinents pour décrire ce type de productions. Le doute est toujours présent et c’est justement pour ça que les pratiques artistiques sur le web sont intéressantes. Elles bousculent les phénomènes de « collectionnite » et le fétichisme de l’objet d’art. Elles nous invitent à renouveler les postulats et les positions que nous entretenons par rapport à l’art. »

Thomas Cheneseau, net artist, curateur de la galerie en ligne Spamm

« Il y a toujours eu des faussaires dans l’art, il est donc plausible qu’on en découvre un jour dans la pratique numérique, même si pour le moment son économie fragile me parait être un frein. Spontanément, je crois que quelle que soit la nature d’un objet d’art, il reste une production unique née du geste d’un créateur unique, pouvant ensuite se présenter de différentes façons.

Dans l’art numérique, l’identité et les droits des auteurs sont respectés ; il y a une reconnaissance du travail émanant d’une personne en particulier. Par tradition, les artistes s’inspirent de ceux qui les ont précédés, de ceux qui les entourent. (…) On peut considérer le copier-coller comme un mode de création à proprement parler. Mais il a toujours un petit côté tabou, bien qu’il soit complètement ancré dans les pratiques de toute une génération. Contrairement à ce que l’on entend souvent, je pense que le copier-coller est vertueux. Il fait partie du mode de construction de la pensée qui extrait ce qui l’intéresse pour constituer d’autres agrégats, pour méditer sur ces nouveaux assemblages et non pas pour les accepter tels quels. En tant que sélection, il est représentatif de l’individualité de l’auteur.

La question du faux reste une vraie question, surtout dans la pratique artistique numérique qui se déploie sur les réseau sociaux. (…) Sur Facebook et Twitter, je communique régulièrement sur mon travail en faisant des rappels, des échos, des mentions sur l’origine de mes œuvres. (…) Par rapport à ma pratique personnelle, un faux ne serait pas la conception du profil Facebook d’un artiste décédé [comme je l’ai fait avec Marcel Duchamp], mais plutôt cette conception faite en mon nom ! Peut-être qu’un faussaire sur les réseaux sociaux serait celui qui usurperait l’identité de l’artiste plutôt que celui qui s’empare de ses concepts… »

Page d’accueil du site Spamm.fr

Nicolas Thély, critique d’art et professeur en humanités numériques à Rennes 2

« Dans le contexte de la culture numérique, cet anglicisme du mot fake sous-entend une puissance humoristique et dénonciatrice de l’image. Employer le mot fake permet de qualifier des pratiques vernaculaires et artistiques de l’Internet relevant de l’image trafiquée ou bien de la tromperie. Dans le fake, il y a quelque chose qui se joue entre l’inventivité et l’usurpation, l’imitation et la contrefaçon.

Il est d’ailleurs troublant de voir comment la notion de contrefaçon est revenue à l’ordre du jour pour penser les usages du Net. (…) Je constate que l’usage de ce mot dans toute argumentation nous entraîne inévitablement vers une pente glissante qui me semblait révolue : celle de devoir distinguer une œuvre originale non pas de ses instances multiples mais de ses copies (sous-entendu autorisées). Cela équivaudrait à revenir à une conception très stricte et contrôlée de la reproductibilité technique des œuvres alors qu’avec le numérique nous sommes passés sous le régime d’une reproductibilité diffuse et erratique. (…)

C’est dans l’interstice entre inventivité et usurpation que sont en train de germer les nouvelles pratiques et théories de l’art. Si par fake on entend l’art du faussaire, de celui qui sait tromper l’amateur d’art le plus expert, quelle serait la figure du faussaire en art numérique ? J’en vois deux : la première serait celle du faussaire malgré lui, de l’amateur qui jouit d’une version exposée d’une œuvre numérique (impression, photo, dessin) qu’il a reçue gracieusement et sans certificat d’authenticité. Dans ce cas, il faudrait envisager cette version comme un vintage. (…) La seconde serait l’artiste expert en art du code qui tente de percer à jour un programme volontairement verrouillé pour le reproduire et non pas simplement en simuler les effets. Ces fakes, s’ils existent, relèvent du défi et de la prouesse et n’ont pas pour objet de troubler une économie de l’art Internet balbutiante. Je suis persuadé qu’il y dans les disques durs de certains geeks et artistes ce genre de fakes… Et il serait plaisant d’en faire une exposition ».

Propos recueillis par Stéphanie Vidal pour Gaîté Live.

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE