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Jill Magid : « Le secret en lui-même est bien plus beau que sa révélation »

exponaute 9 juillet 2012

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Chaque mois, exponaute s’associe à Gaîté Live, le magazine en ligne de la Gaîté Lyrique, pour proposer un autre regard sur l’actualité artistique.

À l’occasion de l’exposition The Status of the Shooter de Jill Magid à la galerie Yvon Lambert (jusqu’au 26 juillet), entretien avec l’artiste américaine qui raconte son infiltration au sein des services secrets néerlandais, et son enquête sur une fusillade dans une école texane. 

Jill Magid, I Can Burn Your Face, 2008, courtesy Jill Magid/galerie Yvon Lambert, Paris.

[Gaîté Live] En 2008, vous avez été choisie par les services secrets néerlandais afin de concevoir pour leurs nouveaux locaux à La Haye une œuvre artistique qui a ensuite été englobée dans ce que vous avez nommé The Spy Project. La commande spécifiait que votre production devait prendre pour thématique « Ce qui menace « l’ordre démocratique » ». Quelle proposition leur avez-vous faite ?

[Jill Magid] En 2005, l’AIVD, les services secrets néerlandais, se sont installés dans de nouveaux locaux. Consécutivement à la vague de « terrorisme global », leurs effectifs ont doublé et ils avaient besoin d’un quartier général plus grand. D’après la loi, un pourcentage du budget total de ce projet devait être alloué à la commande d’une œuvre d’art spécifiquement réalisée pour ce bâtiment et c’est moi qui ai été choisie pour la concevoir. Plutôt que de faire quelque chose dans mon studio et de l’exporter ensuite dans ces nouveaux bureaux, j’ai décidé d’impliquer l’AIVD sur le plan personnel. Je voulais comprendre ce qu’étaient exactement les services secrets et quel était leur fonctionnement en interne. Je leur ai donc demandé de m’embaucher en tant que Directrice du Service des Données Personnelles. Ils ont minutieusement examiné mon dossier avant de me donner un certificat de sécurité et m’embaucher. Ma mission : « Donner un visage humain à l’AIVD ».

De 2005 à 2008, j’ai interviewé de nombreux agents des services secrets. Nos conversations avaient lieu dans des bars et dans des lieux publics quelconques. Pour moi, le but de ces rencontres était de collecter des informations personnelles sur les agents afin de préciser le visage de cette organisation.

Jill Magid, The Kosinski Quotes, 2007 (extraits du livre Cockpit de Jay Kosinski), courtesy Jill Magid.

Suite à ces rencontres, vous avez présenté dans une galerie de La Haye une exposition intitulée Article 12. Elle regroupait une série d’œuvres hétéroclites, dont des mots écrits en néon que l’on a récemment pu voir dans l’exposition Néon à la Maison rouge. Qu’est-ce que l’article 12 ?

L’article 12 était mentionné dans le Bulletin des Actes, Arrêtés et Décrets du Royaume des Pays-Bas, et stipule qu’« il ne peut y avoir aucune utilisation de données personnelles basée sur la religion ou les convictions personnelles, sur la race, l’état de santé ou la vie sexuelle ». J’espérais – en collectant des données personnelles sur les agents – arriver à mieux comprendre l’organisation pour laquelle ils travaillent. Les mots en néon qui constituent l’installation I Can Burn Your Face proviennent du carnet de notes dans lequel je les décrivais pendant nos rencontres. Les mots étaient le seul pouvoir que j’avais car je n’avais pas l’autorisation de les prendre en photo ni d’enregistrer nos conversations, hormis avec un stylo et du papier.
Les services secrets néerlandais ont craint que vos œuvres ne mettent en danger leurs agents, qu’elles puissent les « cramer » comme le suggère le titre de l’installation I Can Burn Your Face. Est-ce que votre travail a été considéré comme une fuite potentielle ?

Alors que mon projet avançait, plusieurs des agents avec qui j’avais été en contact m’ont dit que je commençais à être dangereuse pour leur sécurité. J’ai été très étonnée et je leur ai demandé de m’expliquer pourquoi. Leur réponse : je pouvais les « cramer », eux et leurs couvertures, exposer leur identité – car je disposais en effet de beaucoup d’informations personnelles les concernant. J’ai décidé de m’emparer de cette idée – du fait que je pouvais cramer, brûler leur identité – et je l’ai prise au pied de la lettre. J’ai sélectionné des descriptions d’agents dans mes carnets et les ai écrites sous la forme de néons rouges incandescents.

Jill Magid, Miranda III (détail), vue de l’accrochage à la galerie Yvon Lambert à Paris, en 2009, courtesy Jill Magid/galerie Yvon Lambert, Paris.

Même si l’écriture n’est pas votre unique médium, c’est à elle que va votre préférence : vous publiez beaucoup de textes, constituez et manipulez des ouvrages. Pour mener à bien vos entrevues, vous avez dû apprendre un argot spécifique puis il vous a fallu parvenir à les retranscrire, sans en dire trop. Est-ce que cette expérience, dans laquelle les mots sont dangereux et secrets, vous a fait appréhender le langage autrement ?

L’enjeu pour moi n’est pas de révéler des secrets (ou des identités secrètes) mais de comprendre pourquoi et comment les secrets sont gardés. La première phrase de mon livre (Becoming Tarden), qui relate mon expérience auprès de l’AIVD, est : « Le secret en lui-même est bien plus beau que sa révélation ».

Par la suite, vous avez souhaité publier le manuscrit qui contenait les notes prises au cours des entrevues avec les agents. Quelle a été la réaction des services secrets ? Quelles ont été les plus grandes difficultés que vous avez rencontrées au cours de ce projet ?

J’ai été employée par les services secrets afin de dessiner leur vrai visage et j’ai dû le faire en dépit de nombreuses et très lourdes restrictions. Un des agents – mon espion préféré – m’a dit qu’on m’avait confié là une tâche impossible. Je trouve ça intéressant, si ce n’est ironique, qu’ils m’aient embauchée pour leur donner un visage, puis pour effacer le mien en confisquant une partie des œuvres réalisées pendant cette commande et en tronquant 40% du livre Becoming Tarden que j’ai écrit à leur propos…

Les carnets de notes de Jill Magid accompagnés du livre de Jay Kosinski, Cockpit, et de la sculpture The Shepherds, 2008, courtesy Jill Magid.

Malgré cette coupe franche, Becoming Tarden a quand même été exposé à la Tate Modern en 2009/2010, mais de telle sorte qu’il soit complètement inaccessible et illisible pour le public. Quelles ont été les réactions du public ? Ont-ils compris la raison de cette scénographie particulière et les implications qui se trouvaient derrière ?

J’ai obtenu l’autorisation du directeur de l’AIVD de présenter Becoming Tarden « comme une œuvre d’art sous vitrine, le temps d’une seule et unique exposition, après quoi le manuscrit serait dépouillé de toute information sensible, ne serait jamais publié et deviendrait la propriété permanente du gouvernement néerlandais ». J’ai également pris cet impératif au pied de la lettre en exposant la version non-censurée du livre à la Tate Modern dans le cadre de mon exposition monographique, Authority to Remove en 2009/2010. J’ai également rédigé une sorte de lettre de rupture au directeur de l’AIVD acceptant de lui laisser me confisquer le corps de mon livre. Le dernier jour de l’exposition, des agents sont venus avec un porte-documents. Ils ont glissé le manuscrit dedans et sont partis avec. En ce sens, l’exposition fut une sorte de performance.

La galerie Yvon Lambert accueille votre exposition The Status of the Shooter. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce nouveau projet ?

Il est très différent de The Spy Project. C’est la notion du corps qui m’a particulièrement intéressée dans ce projet. The Status of the Shooter est la recherche d’un corps au cours d’une fusillade dans une école, entre la détresse mentale et la réponse institutionnelle qui y est apportée. Fin 2010, un étudiant de l’Université du Texas portant une cagoule et armé d’un AK-47 a traversé son campus en tirant en l’air et par terre. Il a fini par se donner la mort dans la bibliothèque. J’étais à Austin à cette époque pour faire des recherches sur une autre fusillade qui avait fait les gros titres et j’en ai profité pour demander à la police l’accès au dossier concernant ce suicide, comme m’y autorise le Freedom of Information Act. J’ai donc reçu un paquet contenant des séquences de caméra de surveillance ainsi que les enregistrements des appels d’urgence concernant l’incident.

Les gens sont généralement très surpris que j’ai pu avoir accès à ces dossiers. Or je pense qu’une partie de mon travail traite justement de la notion d’accessibilité. J’utilise les informations auxquelles le système m’autorise un accès libre (même s’il ne me le donne qu’exceptionnellement, comme avec The Spy Project par exemple) alors qu’on les croit de fait inaccessibles. À chaque fois, je cherche une faille et je m’y engouffre. Ensuite, je recadre, je juxtapose, j’ajoute parfois du contenu matériel, des significations immatérielles.

Vue de l’expositon The Status of the Shooter, à la galerie Yvon Lambert, juin/juillet 2012. Courtesy Jill Magid/galerie Yvon Lambert, Paris.

Dans The Status of the Shooter, je me sers de ces enregistrements comme d’une matière première, pour explorer les significations possibles que peut prendre une fusillade ou un suicide dans une école, en faisant le lien avec un évènement fictionnel et dramatique. Pour l’installation – qui comprend une multi-projection sur cinq écrans, un montage sonore ainsi que des éléments sculpturaux – j’ai synchronisé et retranscrit ce matériel audio et vidéo pour donner l’impression qu’il a été écrit pour une représentation devant un public. Les écrans sont disposés dans la salle de façon à reproduire l’emplacement des voitures de police devant la bibliothèque. Ils diffusent les images prises par les caméras embarquées. On entend également les enregistrements sonores des conversations des policiers à l’intérieur de la bibliothèque, ce qui donne une sensation d’ubiquité au spectateur. Je voulais transcrire cet évènement, cette mise en scène comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre, comme si elle avait été écrite pour être vue par des spectateurs. Je voulais regarder les effets que produit le spectacle plutôt que le spectacle lui-même.

Comme pour The Spy Project, The Status of the Shooter approfondit les thèmes qui sont au cœur de mon travail, comme le désir de situer la présence du corps de l’individu au sein d’autres organes, sociaux, privés ou d’Etat.

 Propos recueillis par Stéphanie Vidal, pour Gaîté Live.

JILL MAGID

21/06/2012 > 28/07/2012

Galerie Yvon Lambert

PARIS

The Status of the Shooter fait référence à la recherche dʼun corps au milieu de la panique dʼune fusillade dans une école. Fin 2010,...

Exposition terminée
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