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Un public pour les artistes irakiens (3 questions à Maysa Ibrahim)

exponaute 12 juin 2012

En partenariat avec Gaîté Live, le magazine en ligne de la Gaîté lyrique, exponaute propose un focus sur un sujet culturel qui dépasse (un peu) les bornes du strict domaine artistique.

Connecter les jeunes artistes irakiens avec le monde, les faire sortir de la confiance, les exposer aux murs et aux yeux du monde, voilà le projet de la fondation The Young Mesopotamians. Maysa Ibrahim se fait la voix de ceux qui veulent être lus, vus et entendus. Nous lui avons posé trois questions. 

Maysa Ibrahim considère que c’est dans la culture que le pays retrouvera des bases pour entamer sa reconstruction et elle souhaite sortir les jeunes artistes de leur isolement. C’est pour cela qu’elle promeut The Young Mesopotamians, une fondation anglaise à visée éducative qui aide les jeunes artistes irakiens à produire des œuvres puis à les diffuser à l’international.

En effet, les artistes d’origine irakienne qui ont pu percer sur la scène contemporaine sont peu nombreux. Certains de ceux qui y sont parvenus, comme le très influent Wafaa Bilal par exemple, soutiennent ce projet qui fonctionne comme une bourse d’excellence pour les étudiants. En trois réponses, Maysa Ibrahim nous en apprend plus sur le sujet.

Kuufi, 1961, 2011. Courtesy de l'artiste.

Pouvez-vous d’abord nous faire un bref récapitulatif de la situation actuelle en Irak ?

Il est vrai que l’on ne peut pas dissocier art et société en Irak. Pour bien comprendre pourquoi ce genre d’initiative est nécessaire, il faut être au fait de ce qui se passe actuellement dans le pays. La situation est particulièrement désastreuse pour les gens qui y vivent, artistes ou non, et Bagdad est devenue une ville très dangereuse.

Lorsque l’armée américaine est arrivée en 2003, elle a démantelé les institutions et les services civils tel que l’armée et les systèmes judiciaire et éducatif. Or, l’Irak était un pays socialiste et près de 90% de la population travaillait dans ses services. Désormais, il n’y a plus de sécurité sociale, pas de salaire et les citoyens survivent grâce aux aides envoyées. Il faut tout reprendre de zéro car quand la société a volé en éclats, l’anarchie et la corruption se sont installées. Sans véritable état pour gérer les demandes de visa ou surveiller les frontières, le pays était grand ouvert et beaucoup de criminels sont venus s’installer dans le pays.

Des gangs se sont formés, organisant des kidnappings pour soutirer de l’argent et se battant pour obtenir le pouvoir. Quand est arrivé le moment des élections, l’armée et les services aux citoyens ont été remis en place mais cela n’a pas abaissé le très fort taux de corruption dans le pays ni les luttes de pouvoir. La société s’est également divisée, soutenant l’un ou l’autre des camps, ce qui a conduit le pays dans une situation proche de la guerre civile...

Enfin, quand l’anarchie, la violence et le niveau d’insécurité atteignent des sommets, la population tente de s’y soustraire. Personne ne veut vivre dans un tel environnement. De fait, beaucoup d’Irakiens ont fui et évidemment de nombreuses galeries ont fermé. À ma connaissance, il ne reste que trois galeries qui ont souhaité maintenir leur activité et elles sont exceptionnelles. Elle tiennent le coup alors qu’elles sont situées dans la zone de conflit.

Est-ce que la censure est un problème pour les artistes irakiens ?

Non, la censure n’est pas un problème. Comme il n’y a pas d’instance pour contrôler l’Etat, il n’y en a évidemment pas pour surveiller la création artistique ! La censure est le cadet des soucis des jeunes artistes irakiens même s’il y a un an, le parti de Al Saadan a proposé un projet de loi pour bannir l’art contemporain (ce qu’ils appellent l’art moderne), ainsi que l’alcool et la musique. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment où ils en sont actuellement avec cette idée, mais il y a encore des écoles d’art et des étudiants qui les fréquentent !

Avec la fondation The Young Mesopotamians, nous voulons d’abord faire venir des professeurs émérites qui enseignent dans des écoles prestigieuses partout dans le monde comme NYU et Princetown. Vous comprendrez que je taise leurs noms pour des raisons de sécurité. Ils pourrons ainsi déployer leurs connaissances et exposer leurs idées aux étudiants des Beaux-Arts de Bagdad. Je précise que l’idée n’est pas du tout de les formater pour qu’ils produisent un art occidentalisé mais nous voulons leur ouvrir des perspectives. Ils pourront étudier la photo et la vidéo par exemple et ils décideront ensuite ce qu’ils souhaitent faire de ces enseignements.

À la fin de l’année scolaire, les professeurs évalueront la production artistique des étudiants sur un an et chacun d’entre eux désignera l’élève dont il ou elle souhaite accompagner le parcours et qui partira alors en résidence à l’étranger.

Wafaa Bilal, A Call, performance, 2011. Courtesy de l'artiste.

Que pensent et souhaitent les jeunes artistes ?

Leur véritable problème, c’est qu’il n’y a personne pour regarder leur travaux. Les artistes irakiens n'ont pas de public ! Nous voulons donner à voir leurs productions. Les étudiants qui fréquentent encore les écoles d’art en Irak sont très courageux. Il y a actuellement trois cent inscrits à l’école des Beaux Arts de Bagdad et tous, même pleinement conscients de la situation dans laquelle ils se trouvent, continuent d’assister à leurs cours. Il règne d’ailleurs une excellente ambiance entre eux. Ils s’entraident beaucoup.

Même si les artistes sont véritablement engagés dans leur travail, ils sont confrontés à des problématiques qui les dépassent au niveau national et les excluent au niveau international. Je pense que c’est une honte, car les artistes irakiens qui ont été des pionniers sont maintenant des marginaux piégés dans une bulle.

En ce moment, comme je l’ai dit précédemment, il n’y a quasiment plus de galeries ou d’expositions et, en plus de cela, il n’y a pas vraiment de fonds alloués pour les aider, ni de marché de l’art en Irak. De plus, ils n’ont pas accès aux nouvelles technologies ni à Internet. Ils créent avec les moyens du bord dans une communauté restreinte. Ils souhaitent être connectés avec les autres artistes, connaître et être connus de la scène contemporaine actuelle. Ils veulent être vus et entendus. Ils sont complètement isolés des autres artistes et de leur public car ils n’ont pas d'audience globale.

Voir la conférence de Maysa Ibrahim organisée à TedxBagdad en 2011 :

Propos recueillis par Stéphanie Vidal pour Gaîté Live.

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