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Michel Blazy : « Assister la fragilité pour qu’elle existe »

Magali Lesauvage 15 mai 2012

Michel Blazy, que l'on connaît pour ses murs de purée de carotte ou ses plateaux d'écorces d'oranges empilées, est l'invité du Collège des Bernardins. Installé dans l'ancienne sacristie, son Bouquet final est réalisé à partir de mousse débordant de jardinières disposées sur un échafaudage. Décryptage.

Michel Blazy, Bouquet final, Collège des Bernardins, Paris. Courtesy galerie Art:Concept, Paris.

[exponaute] Bouquet final est une sorte de bas-relief qui dialogue avec l'architecture majestueuse de l'ancienne sacristie du Collège des Bernardins. Comment avez-vous abordé cet espace et cet environnement mystique ?

[Michel Blazy] C'est la pièce la plus importante que j'ai faite en mousse, elle mesure six mètres de haut sur huit de large. Ça fait une dizaine d'années que j'utilise ce matériau, mais c'est la première fois que je dépasse véritablement l'échelle humaine. Je suis parti de la sensation que l'on peut avoir dans les lieux de culte, où le corps est complètement dépassé par l'architecture, où l'on est dans une attitude de respect car on est dominé – ce qui peut même être inquiétant, oppressant. Je voulais rendre l'équivalent de cette sensation, mais avec un phénomène vivant. Le drapé, la statuaire, le mouvement, le contraste entre le solide et le mou... : il y a dans l'œuvre quelque chose de baroque, de l'ordre de la démesure, du maniérisme. J'espérais que le côté mystique du lieu charge la pièce, grâce à cette matière mystérieuse, en apparence fixe, mais qui bouge, se déplace. C'est comme une plante que l'on ne voit pas pousser – même si c'est le cas, imperceptiblement.

On y retrouve les notions de temps et de cycles, importantes dans votre travail. Ici l'œuvre est calée sur les heures du jour.

En effet elle meurt dans la nuit – les moteurs sont éteints, la mousse disparaît – et repousse le lendemain matin. Je suis parfois sur des cycles plus longs, parfois plus courts. Par exemple, j'ai présenté récemment à la galerie Art:Concept [dans l'exposition Débordement domestique] une fontaine de mousse. Une bouteille de bière, mise au congélateur à 16h, est débouchée à 18h : la mousse monte alors pendant une heure. Chaque pièce a son propre cycle. C'est la durée de vie de l'œuvre qui m'intéresse. Dans celle-ci, le meilleur a lieu à la fin de la journée, juste avant qu'on ne ferme les portes – d'où le titre de Bouquet final.

Vue de l'exposition de Michel Blazy, Débordement domestique, galerie Art:Concept, Paris, 2012.

Quel est le rapport de votre travail, très lié aux notions d'organique et d'entropie, à l'écologie ?

J'ai du mal à voir les choses sous cet angle. Ça ne m'intéresse pas du tout qu'une œuvre d'art se présente comme politique ou écologique. Une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit sur l'art... Certaines idées sont contenues dans les pièces, mais ce n'est pas pour ça qu'on peut parler d'art politique ou écologique. Pour moi ça ne veut rien dire. Une œuvre doit être suffisamment ouverte pour être à la fois poétique, politique, plastique, etc. S'il y a un message précis, ce n'est pas de l'art, c'est de la propagande. L'art doit être beaucoup plus complexe que ça, il doit poser des questions, modifier des perceptions, plutôt que d'apporter des réponses.

Il y a justement dans vos œuvres une part d'inconnu, de hasard , d'in-fini... 

J'ai la volonté de ne pas maîtriser les processus à 100 %, mais d'être simplement là pour les encourager, les accompagner. Un peu comme un jardinier qui plante une salade, mais ne sait pas exactement quelles seront les conditions météo, et ne peut pas savoir avec précision quelle sera la forme de sa salade... L'auteur dialogue avec les éléments et a un pouvoir limité. Il y a le désir que l'on projette sur les choses, et ce qui arrive : l'œuvre prend le chemin entre les deux. Ce qui m'intéresse, c'est toute cette incertitude.

Michel Blazy, Sculptcure, (détail), 2001. Courtesy galerie Art:Concept, Paris. Photo : Marc Domage.

Se pose aussi la question de la pérennité de l'œuvre, comme dans votre fameuse série d'empilements de peaux d'oranges, dont certains ont plus de dix ans. Est-ce une manière de défier le marché de l'art et l'idée même de collection ?

Il y a un collectionneur qui a acheté un plateau d'oranges, et qui chaque matin ajoute une écorce... C'est un rituel, comme pour Bouquet final, qui est réactivé chaque jour. L'œuvre est transmise grâce à des dossiers qui enregistrent le processus. Il y a un accompagnement.

L'œuvre doit donc être en permanence « assistée » ?

Oui, c'est comme une performance qui dure le temps de l'expo. C'est intéressant que l'œuvre soit dépendante. Elles le sont toutes, car elles sont matérielles, fragiles, mais là on doit la rejouer, comme un morceau de musique, avec une partition. Pour exister, elle a besoin d'une énergie, elle n'existe pas comme un simple objet, de façon autonome, comme un tableau que l'on peut regarder, mais qui existe aussi sans nous. Il y a l'idée du rapport affectif, physique, que l'on peut avoir avec elle. La dépendance est la condition pour qu'une chose inadaptée survive. Il y a une attention nécessaire à porter à la faiblesse pour qu'elle puisse exister. Ce qui m'intéresse, c'est de montrer cette fragilité, et de l'assister pour qu'elle existe. Il y aussi l'idée de l'inadaptation au marché de l'art, bien sûr, mais on peut faire en sorte que l'œuvre existe, même si elle n'est pas littéralement « vendable ». Ce qui rappelle les conditions de travail des artistes du spectacle vivant, la performance.

Vous êtes une sorte d'intermittent de l'art ? 

Exactement !

Propos recueillis par Magali Lesauvage.
BOUQUET FINAL

10/05/2012 > 15/07/2012

Collège des Bernardins

PARIS

Dans l’ancienne sacristie du Collège des Bernardins, Michel Blazy propose une installation Bouquet Final qui évoque le futur possible de...

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