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Les Bielutine, un portrait en clair-obscur

exponaute 10 mai 2012

Régulièrement, exponaute s’associe à Gaîté Live, le magazine en ligne de la Gaîté Lyrique pour traiter d’un sujet un peu transverse. En l’occurrence, on reste dans le domaine de l’art avec cette longue interview du réalisateur Clément Cogitore au sujet de son magique documentaire Bielutine – Dans le jardin du temps. Un propos recueilli par Stéphanie Vidal.

Diffusé jusqu'à lundi prochain sur Arte+7, le court-métrage documentaire de Clément Cogitore nous introduit dans la demeure d'un couple moscovite qui conserve une mystérieuse collection d'art de la Renaissance. Quelle part de vrai dans ce jeu de faux-semblants ? Le réalisateur revient sur cette incroyable rencontre.

Bande-annonce de Bielutine – Dans le jardin du temps de Clément Cogitore

[Stéphanie Vidal] Vos productions cinématographiques semblent souvent s’articuler autour du vrai et du faux, partant d’un fait réel pour créer une œuvre de fiction ou en documentant le fictionnel. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette thématique et sur votre démarche ?

[Clément Cogitore] Je me suis beaucoup penché sur cette problématique et j’y travaille de plus en plus. En réalité plus que la question du vrai et du faux, la question qui m'intéresse est celle de la foi au sens large du terme, tant dans ce qu'elle a de plus métaphysique que de plus usuel ou quotidien. De manière générale, la faculté et le désir qu'ont les êtres humains de croire aux choses – tangibles ou intangibles, visibles ou invisibles – me fascinent. Au fond, je me représente l'être humain comme un animal qui croit, autrement dit un animal pour lequel le réel ne suffit pas.

Suite à une carte blanche de France 2, j’ai réalisé une vidéo intitulée Un archipel qui a été diffusée dans les Modules du Palais de Tokyo en novembre 2011. Je suis parti d'un fait divers qui avait fait seulement quelques lignes dans les médias – en 2008, un sous-marin nucléaire britannique s’est échoué sur les côtes écossaises et a été évacué – et je l’ai détourné. J’ai travaillé au début à partir d'images d'actualité et, petit à petit, au moyen de cartons de texte et d'images, j’y ai injecté de la fiction. Au fur et à mesure de la narration, je fais basculer un évènement d'ordre documentaire vers quelque chose d'épique. Petit à petit, l'écart entre le récit et les images se creuse et ce n’est qu’à la fin que l’on se rend compte que l’on a été plongé dans une fiction.

Selon les différents rapports que chacun entretient à la fiction, les spectateurs ont eu des réactions variées. Certains y croient jusqu’au bout, d’autres ne s’y laissent jamais prendre, mais la majorité d’entre eux prend conscience que l’on s’embarque progressivement dans un récit imaginaire. Quelques-uns parviennent à deviner ce qui est réel de ce qui est fictif sans pourtant savoir précisément où se trouve la frontière entre les deux... J’aime jouer avec cette frontière. Je cherche à la déplacer pour saisir le moment du récit où derrière la forme établie du documentaire apparaissent soudain les codes de la fiction.

Autre exemple : le film Bielutine - Dans le jardin du temps que j’ai réalisé sur le couple Bielutine et leur collection est classé dans la catégorie documentaire mais selon moi, il s'agit d'un documentaire sur une fiction. De fait, en construisant un film sur des gens qui, dans leur discours, mélangent sans cesse réalité et fiction, je documente un monde qui n’existe pas et c’est cela qui m’intéresse à proprement parler.

Pouvez-vous nous expliquer qui sont les Bielutine et nous dire comment vous avez eu vent de leur existence ?

Ely et Nina Bielutine sont un couple de vieux russes vivant reclus dans un appartement moscovite avec une importante et mystérieuse collection d'art de la renaissance dans laquelle figureraient des œuvres de Léonard De Vinci, Titien, Velasquez, Rubens... J’avais entendu parler d’eux comme une espèce de mythe, une sorte de légende urbaine qui circulait dans le milieu de l’art ancien sans que l’on sache vraiment si elle était justifiée, si la collection existait et si le couple était toujours en vie.

En me lançant dans des recherches, j’ai rencontré deux journalistes, dont une Russe, qui avaient fait une enquête sur eux pour l’Express. Elles avaient réussi à les identifier et à pénétrer dans leur appartement. Complètement séduites par le couple, elles ont d’abord cru au récit que les Bielutine leur ont servi à propos de l’origine de leur collection ; celle-ci aurait été héritée de l’arrière-grand-père d’Ely et aurait survécu aux révolutions russes, au stalinisme et à tous les autres événements qui ont agité l’histoire du pays. Puis, elles se sont rendues compte que cette histoire était incohérente, puis complètement fausse et ont, à partir de ce moment-là, été rapidement congédiées de l’appartement.

Il semblerait que d’autres projets documentaires sur le couple Bielutine avaient été lancé mais n’ont jamais pu aboutir. À votre avis, quelle a été votre force et votre chance ?

J'ai entendu dire que plusieurs grandes chaînes dans le monde ont tenté d’envoyer des équipes pour tourner des documentaires mais que les projets avaient à chaque fois capotés. En ce qui me concerne, j’ai pu bénéficier de l'expérience des deux journalistes de l’Express. J’arrivais riche de leurs enseignements. J’avais aussi tenté de cerner le profil du couple, de chercher à comprendre leurs logiques de fonctionnement.

Puis, tout simplement j’ai commencé à contacter le couple Bielutine. On a correspondu pendant assez longtemps avant le tournage, afin d'avoir le temps de créer un lien, de s'apprivoiser mutuellement. Quand j'ai débarqué un an plus tard avec mon équipe et la caméra, je suis arrivé en jouant un rôle. Je savais que cette rencontre allait être d'abord un jeu de rôle, que eux allaient exister en tant que personnages et qu’il fallait que je fabrique le mien, en l'occurrence celui du jeune réalisateur français sage, qui ne pose pas les questions qui dérangent. Puis, derrière ce jeu de rôles et de masques a surgi peu à peu une vraie rencontre, qui a elle aussi nourri le film.

J’avais conscience que, pour rester auprès d’eux dans leur appartement, je devais croire à leurs histoires. Mais, très vite à leur contact, en plus d’être une nécessité, y croire devient un désir. Quand on rentre dans leur univers, on a envie de croire que tout est vrai. C’est un peu comme un conte. Même si je savais que toutes leurs histoires étaient fausses, j’avais le désir d’y croire. Les histoires sont d’autant plus intenses quand on décide de croire en leur véracité.

Comment définiriez-vous ces deux personnages et pouvez-vous nous expliquer comment ils parviennent à générer continuellement de la fiction ?

Nina est une ancienne actrice, elle dispose d’un formidable sens du romanesque et du récit. C’est un personnage né pour être dans un roman ou un film. Lui a le sens du monumental et de l’épique ; ce qui pour le coup est moins facile à capturer et à restituer en images. Nina est très forte pour les promesses et elle raconte les choses qu’elle désire comme si elles existaient réellement. Je pense d’ailleurs qu’elle y croit profondément au moment où elle les dit. C’est assez classique chez les mythomanes. Elle crée de la fiction en partant d’un fait réel assez délirant ou impressionnant puis elle l’amplifie, l’amplifie jusqu’à ce que cela tende au délire. Et ce qui est très fort, c’est qu’au moment où l’on croit être dans le délire le plus total, il arrive que cela devienne réel !

J’ai en tête par exemple l’histoire du corbeau : Nina annonce, entre autres histoires, que leur corbeau vient régulièrement se promener dans leur salon. Sauf que les jours passent et le corbeau ne montre pas le bout de son bec. Puis, un beau jour, le corbeau est vraiment là. Voilà une des forces de leur système, ils font beaucoup de promesses hallucinantes qui ne sont pas tenues neuf fois sur dix mais quand elles se réalisent, elles relancent notre capacité à croire en leur fiction.

C’est un procédé dramaturgique très simple et Nina en est pleinement consciente. Sans pour autant que cela soit une stratégie, elle sait doser les moments où il faut relancer l’intérêt de son audience. Elle sait qu’avoir un corbeau chez elle constitue un des attraits de son personnage. Elle connaît par cœur Dostoïevski et Gogol. Elle sait très bien comment un personnage se compose et charme. Tout cela fait partie de sa mythologie.

Avez-vous eu finalement le sentiment de vous être servi l’un l’autre pour construire vos propres narrations : eux, celle de leur vie fantasmée ; vous, celle de votre film ?

J’ai connu des moments sincères avec le couple Bielutine. Ils ont été généreux à mon égard et j’ai aussi donné de ma personne. Notre rencontre est une véritable rencontre même si à la base nous portions chacun des masques. Nous avons cherché à nous apprivoiser pour obtenir ce que nous voulions chacun de notre côté. Mais au final, je trouve que le film est assez équilibré. J’avais très peur que ce ne soit pas le cas, qu’il soit faible si je n’obtenais pas ce que je souhaitais ou qu’il soit injuste si je n’avais que ce que je voulais sans avoir respecté la volonté du couple.

Ils savaient doser et tisser les informations qu’ils me divulguaient : ils se sont maintes fois arrangés pour accompagner des informations dont je ne pouvais pas me passer de récits dont j’aurais aimé me débarrasser. En fait, c’était un jeu donnant/donnant. Il y a eu un jour un véritable conflit avec eux vers le cinquième ou le sixième jour de tournage. Le temps filait, il n’y avait pas de matière à proprement exploitable dans ce que je filmais et je me sentais complètement spectateur, voire otage de leur dispositif. Je ne trouvais aucune marge de manœuvre pour construire mon propre point de vue, mon récit. Du coup, on s’est sévèrement engueulé. J'étais persuadé qu’on allait être mis dehors et qu'ils ne nous laisseraient jamais revenir le lendemain, mais au lieu de cela, on s’est mis à boire. L’alcool nous a réconciliés et c’est à partir de ce moment-là selon moi que le film a véritablement débuté.

Est-ce que la vodka a beaucoup contribué à la réalisation du film ?

Oui, elle a permis que les masques craquèlent, que la parole se libère, que l'émotion affleure. De manière générale en Russie, la vodka fluidifie les rapports sociaux mais boire beaucoup avec des Russes peut aussi s'avérer dangereux. Il y a des règles à respecter quand on picole dans ce pays. Ne buvez jamais avec des gens armés ou dans les mariages, passé deux ou trois heures du matin…

Savez-vous ce que Nina et Ely Bielutine ont pensé du film ?

Je leur ai fait parvenir un exemplaire du film mais je n'ai pas eu de retour. Je ne suis pas sûr qu'ils l'aient regardé. À mon avis, le DVD est posé quelque part dans leur fouillis encore scellé car qui est important pour eux c’est surtout que le film existe, que leur mythologie et que leurs personnages leur survivent.

Avez-vous été étonné de vous retrouver confronté à leur collection ? Qu’est-ce que cela fait de voir toutes ces œuvres si farouchement gardées à l’abri des regards ?

C’était totalement sidérant de les voir, mais le plus incroyable était de les découvrir dans ce cadre si particulier. Peu de gens ont eu le privilège de les observer. Ce fait a énormément affecté la vision que j’ai eue des œuvres. Cela m’a fait réfléchir aux éléments qui médiatisent le rapport de l’œuvre au spectateur, en l'occurrence le musée. Contempler un Vélasquez au Musée de l’Ermitage n’a rien de comparable à se retrouver dans un endroit improbable à découvrir à la lueur des bougies un Vélasquez, dont on ne sait toujours pas au juste s'il en est vraiment un.

Webdocumentaire d'Arte pour en savoir plus sur les Bielutine.

Ne sait-on toujours pas si les œuvres conservées chez les Bielutine sont authentiques ou non ?

J’ai pu interviewer Eric Turquin. Ce Français est le seul expert qui a véritablement pu étudier la collection mais, tenu par le secret d’expertise, il ne peut confier que peu d’informations à son sujet. De l'entretien que j'ai eu avec lui, il ressort que les tableaux supposés de la main de grands maîtres n'en sont pas vraiment mais que cette collection a pour autant beaucoup de valeur, comparable à celle d'un bon musée de province par exemple. Ce sont donc des toiles qui mériteraient d’être exposées et de rejoindre des collections muséales.

Pour en savoir plus à ce sujet, Arte a récemment mis en ligne un web-documentaire, que j'ai réalisé et qui vient compléter le film, une sorte de seconde partie, plus journalistique et documentaire. Un chapitre est entièrement constitué de propos d’experts et d’historiens de l’art qui répondent à certaines de ces questions... et même à beaucoup d’autres questions soulevées par le film.

Ely est décédé il y a peu de temps. Savez-vous ce que va devenir cette collection ?  

Je n’en ai aucune idée. Peut-être que la ville de Moscou arrivera à trouver un accord avec Nina pour la conserver et l’exposer dans son intégralité, sinon elle sera dispersée et les toiles se retrouveront dans des datchas aux quatre coins du pays... La dernière et hypothétique solution à envisager est celle d'un héritier. Officiellement, Nina et Ely n'ont pas d'enfants, mais je leur fais confiance pour continuer à nous surprendre...

Le film est disponible jusqu’au 14 mai sur Arte+7 et sera rediffusé le jeudi 24 mai à 12h20 sur Arte. 

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