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Pyramide électronique – Egyptology

exponaute 13 avril 2012

En partenariat avec Gaîté Live, le magazine en ligne de la Gaîté lyrique, exponaute propose régulièrement un focus sur un sujet culturel qui dépasse (un peu) les bornes du strict domaine artistique. Premier rendez-vous avec un article signé Wilfried Paris, consacré au disque The Skies d'Egyptology, et d'une manière plus générale au motif de la pyramide dans la musique électronique.

Post-modernisme, rétro-futurisme, recyclage, nostalgie : la musique pop, à l’heure de la digiculture, serait transhistorique et atemporelle. À la recherche de l'ici et maintenant de la création musicale, Wilfried Paris se tourne vers la pyramide : tombeau, vaisseau, synthèse.

Recyclage

En 2012, le tweet distillant le dernier buzz musical côtoie le blog nostalgique (de pop 80’s, de garage 60’s, de krautrock allemand), et la profusion de propositions musicales autoproduites (sur des sites comme Bandcamp ou Soundcloud) mène son existence parallèlement aux nombreuses rééditions en coffrets gorgées d’inédits. Sur Internet, les genres et les époques se mélangent dans la simultanéité et la permanence, et la création musicale semble être passée d’une logique chronologique (tournée vers le futur) à un déploiement « transhistorique » (toute l’histoire à portée de clic). Selon le journaliste et essayiste anglais Simon Reynolds (Rip it up and start again, Retromania), l’avènement du système digital, fondé sur la dématérialisation des flux de l'information (Mp3, Youtube, etc.) aurait ainsi orienté l’activité musicale de la dernière décennie vers une « rétro-activité », un regard rétrospectif plutôt que prospectif, moins tourné vers l’innovation et le futur, que ressassant et recyclant les formes passées.

Détail d'un billet de un dollar.

Du coup, les musiciens se sont transformés d’explorateurs-novateurs en « archéologues, fouillant à travers des couches de décombres (les détritus de l'ère analogique pré-internet). Le désir d'explorer subsiste, mais son accent s'est déplacé de la découverte à la redécouverte. Les artistes sont moins en quête d'inconnu que de ce qui a été perdu. L'élan utopique est toujours là, cherchant à saisir ce qui se trouve au-delà de la portée immédiate de l'artiste. Mais si Mac Luhan et Marcuse était les philosophes des années 60, Benjamin et Borgès sont les avatars d'une époque où "le temps est hors de ses gonds". » (Simon Reynolds, Excess all areas, Chronic’art, mars 2012). Pourtant, dans cette indistinction temporelle, ce brouillage de plus en plus bruyant (profusion, saturation, compression, souffle) des époques et des musiques, il nous semble que certaines œuvres sont éminemment d’aujourd’hui, en ce qu’elles achèvent des formes éprouvées, et ouvrent de nouveaux horizons, annonçant, qui sait, un nouvel âge.

Illuminati

Alors que l’on réédite Dark Side of The Moon de Pink Floyd en coffret grand luxe, le symbole de la pyramide (ou du triangle) affleure ces temps-ci sur nombre de pochettes d’albums pop et rock (Lady Gaga, Daft Punk, Yacht, Jonathan Wilson), à tel point que certains croient y voir un complot des Illuminati et des francs-maçons (la pyramide désignant le passage de l'ignorance à la connaissance, de la vie profane à la vie d'initié), et vont jusqu’à recenser les pochettes affichant des pyramides, en référence au sceau présent sur les billets de 1$ (affichant un œil lucide au sommet d’une pyramide, qui symboliserait l'élite omnisciente contrôlant le peuple aveugle).

  Pochettes de disque de Pink Floyd, Lady Gaga, Daft Punk et Jonathan Wilson

Tombeaux des rois et reines de l’Egypte ancienne, les pyramides participaient du symbolisme du tertre dont le corps des défunts était recouvert (symbole de l’existence de la terre au ciel), et de la croyance héliopolitaine selon laquelle le roi défunt allait rejoindre et s’identifier au dieu-soleil (symbole ascensionnel). La pyramide a ainsi la double signification d’intégration et de convergence, tant sur le plan individuel (spiritualisation) que collectif (socialisation et cohésion nationale) : elle est « l’image la plus sobre et la plus parfaite de la synthèse » (Jean Chevalier, Alain Geerbrant, Dictionnaire des symboles).

Enfin, selon Steward Brand, éditeur et créateur du Whole Earth Catalog, « les pyramides de Gizeh sont monumentales au point de définir le moment où commença "l'Histoire". Elles sont un stabilisateur, un cadre de référence pour toutes les cultures qui prennent la peine de s'occuper d'elles. »

Hallali

À tous ces titres, Dark Side of the Moon réédité en coffret est bien un tombeau (le dernier hallali discographique avant dématérialisation totale ?). Et la présence de pyramides dans l’imagerie pop moderne recoupe sans doute le sentiment eschatologique de l’époque, la peur de la fin des temps (en 2012 dans le calendrier maya), de la disparition de notre civilisation. La pyramide symbolise ainsi le véhicule qui nous emporte de la vie au monde des morts, de la terre au ciel. Un vaisseau spatial, une arche… La pyramide peut aussi rassurer : par ses formes géométriques parfaites, elle remet de l’ordre et de la mesure dans le chaos de l’époque, de l’apollinien dans le dionysiaque.

Pochette de The Skies, dernier album d'Egyptology.

Selon Olivier Lamm et Stéphane Laporte, les deux archéologues parisiens d’Egyptology qui sortent ces jours-ci un premier album de musique électronique (The Skies, Clapping Music), orné de trois pyramides : « N'importe qui posant trois points, tirant trois traits avec les doigts, et pour peu qu'il y ait quelqu'un pour l’interpréter fiévreusement, tout rentre dedans : les Illuminati, l'Ancienne Égypte, les Anciens Astronautes. Ce n'est pas un horizon, c'est un bruit de fond. »

Achille et la Tortue

Sequel ou prequel musical d’une histoire antédiluvienne ou à venir, The Skies harmonise la mémoire des pères électroniques (Joe Meek, Isao Tomita, Mort Garson, Vangelis, le BBC Radiophonic Workshop) avec un regard d’enfant (les génériques 70’s pour Antenne 2  de Claude Perraudin, Les mystérieuses Cités d’or, Les Maîtres du temps de René Laloux et Mœbius), en un trip ascensionnel, moins rétro-futuriste, rétro-maniaque ou nostalgique, que conscient de la coexistence du passé, du présent, et du futur, dans les plus belles épopées.

Stargate ou la pyramide comme vaisseau spatial.

Avec eux, on verra donc plutôt la référence à l’Égypte Ancienne comme une tentative de fusion du moderne et de l’ancien, et dans la pyramide, le symbole d’une époque qui fait le grand écart entre le passé et les rêves de futur, pour les synthétiser : « Dans l'absolu, je vois l'histoire que l'on raconte comme un récit de science-fiction qui serait survenu il y a des milliers et des milliers d'années, comme dans l'exergue de Star Wars ("A long time ago, in a galaxy far, far away..."). Les colons de notre histoire, ce sont peut-être nos Pères. C'est comme si le début de l'histoire était la fin d'une autre. C'est le fameux vertige de La planète des Singes (dans la version avec Charlton Heston, bien sûr). C'est un sujet vieux comme la science-fiction, voire vieux comme les mathématiques, et le fameux paradoxe logique d'Achille et la tortue. »

Minuit

La pyramide comme « image parfaite de la synthèse » (synthèse temporelle, au niveau individuel autant que collectif) recoupe alors l’utilisation des synthétiseurs analogiques dans la musique d’Egyptology : la forme pyramidale comme modèle de transe et de transcendance (les basses posant les fondations, les médiums participant de la construction, les fréquences hautes au sommet) est rendue possible par l’utilisation d’une machine qui synthétise le son, instrument « cosmique », selon Gilles Deleuze :

« La musique molécularise la matière sonore, mais devient capable ainsi de capter des forces non sonores comme la Durée, l'Intensité. (...) On sort donc des agencements pour entrer dans l'âge de la Machine, immense mécanosphère, plan de cosmicisation des forces à capter. Exemplaire serait la démarche de Varèse, à l'aube de cet âge : une machine musicale de consistance, une machine à sons [non pas à reproduire les sons], qui molécularise et atomise, ionise la matière sonore, et capte une énergie de Cosmos. Si cette machine doit avoir un agencement, ce sera le synthétiseur. Assemblant les modules, les éléments de source et de traitement, les oscillateurs et transformateurs, aménageant les micro-intervalles, il rend audible le processus sonore lui-même, la production de ce processus, et nous met en relation avec d'autres éléments encore qui dépassent la matière sonore. » (Mille Plateaux)

Midi

Ode romantique au futurisme sépia et à la poussière d’étoile qui attend de briller à nouveau, si The Skies est d’abord un album de musiciens, élaborant une musique toute cosmique sur l’« amour des sons synthétiques eux-mêmes », on peut aussi l’entendre comme une ambitieuse tentative de réunir harmonieusement le passé le plus lointain et le futur le plus merveilleux, pour se situer pile-poil au milieu du temps, ici et maintenant, hic et nunc, sous le soleil exactement. Il est midi.

 

En partenariat avec Gaîté Live.

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