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Matisse, la peinture à double tranchant

Magali Lesauvage 7 mars 2012

Matisse est de retour au Centre Pompidou pour une exposition lumineuse qui permet d'échapper pour quelque temps à la grisaille ambiante. Sur le thème des « paires et séries », on y redécouvre l'ambivalence d'une peinture pas si radieuse qu'il n'y paraît.

C'est le type d'exposition que l'on pense avoir déjà visitée, l'artiste que l'on croit connaître sur le bout des doigts, les œuvres que l'on ne regarde plus à force de les avoir trop vues. Et puis la surprise est encore là, le coup de fouet claque, l'émotion nous reprend.

Matisse – Paires et séries est une exposition très classique du musée national d'Art moderne, un exercice de style de la commissaire Cécile Debray sur le thème de la répétition et de la variation dans l'œuvre du peintre français, qui s'échelonne sur près de soixante ans de carrière, du tournant du XXe siècle aux années 1950. Dans un accrochage très sobre, qui laisse circuler l'air entre les toiles, la soixantaine de peintures et dessins de Matisse sont parfaitement à leur aise, formes et couleurs se déploient au-delà du cadre. C'est donc en toute quiétude que l'on pénètre dans les secrets de fabrication de l'artiste : comment, à partir d'un motif, épurer l'inspiration pour s'arrêter sur une forme finie – une parmi mille autres possibles.

 Henri Matisse, Vue de Notre-Dame, Paris, quai Saint-Michel, printemps 1914, The Museum of Modern Art, New York.

Exemple : le profil de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. Le monument-symbole de la capitale apparaît en fond de deux toiles datées du printemps 1914 : Notre-Dame, en provenance du Kunstmuseum de Soleure, en Suisse, et Vue de Notre-Dame, conservée au MoMA de New York. D'un jour à l'autre, Matisse passe d'une touche fauve-impressionniste à une inspiration cubisante qui frôle l'abstraction.

La toile du MoMA, notamment, est l'un des joyaux de l'expo. Un jeu savant de lignes se déploie sur un fond bleu intense – rappel des couleurs translucides des vitraux médiévaux ? Matisse abstractise l'architecture gothique pour la réduire à deux tours jumelles se détachant sur un noir fumée. Inconsciemment, l'imaginaire contemporain associe cette image anachronique aux Twin Towers, ici en phase d'effacement.

 Henri Matisse, Intérieur, bocal de poissons rouges, Paris, quai Saint-Michel, printemps 1914, Centre Pompidou, Paris, Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle.

Car c'est bien à la disparition du motif que s'ingénie Matisse, dans cette œuvre comme dans celles, par exemple, où il démultiplie les compositions florales d'un tapis ou d'un papier peint. Frontale, évidente, massive (ainsi dans le guéridon renversé vers l'avant des deux Pommes sur table de 1916), la peinture de l'artiste fait aussi régner l'indétermination.

Parfois impalpable, la réalité peut être source d'angoisse chez Matisse : dans les espaces intercalaires qui se superposent imperceptiblement comme des enchaînements musicaux (ainsi dans les séries de natures mortes aux poissons rouges, intenses réflexions sur la représentation de l'ambivalence entre extérieur et intérieur en peinture), mais aussi dans une toile comme Le Violoniste à la fenêtre, somptueuse ode à la solitude peinte en 1918.

Henri Matisse, Nature morte au magnoliaNice, Hôtel Régina, août-octobre 1941, Centre Pompidou, Paris, Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle.

Angoisse, aussi, dans cette couleur qui déborde du cadre et envahit la surface : le bleu de la Vue de Notre-Dame, le rouge des divers Intérieurs et Natures mortes. Soulignant les tâtonnements créateurs de Matisse, l'exposition du Centre Pompidou révèle les ambiguïtés d'une peinture faussement sereine, et qui, comme chez Picasso, relève le défi d'être à la fois sensuelle et intellectuelle, à double tranchant.
MATISSE

07/03/2012 > 18/06/2012

Centre Pompidou

PARIS

À travers une sélection exceptionnelle de chefs-d’œuvre de Matisse, provenant des plus prestigieuses collections publiques et privées ...

exposition terminée
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