Votre action a été enregistrée avec succès !



LA NEWSLETTER

Strand vs Cartier-Bresson : duel à la mexicaine

Aurélie Laurière 8 février 2012

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

Il fut une époque où, quand on était communiste, on se rendait au Mexique de la même manière que l’on se rendait à Moscou. Rien de très étonnant donc à ce que deux grands maîtres de la photo tels que Paul Strand et Henri Cartier-Bresson y aient tous deux séjourné au début des années 1930. S’y sont-ils croisés ? On n’en sait rien, et ce n’est pas le propos de l’exposition que leur consacre la Fondation Henri Cartier-Bresson jusqu’au 22 avril prochain.

Ce que l’on sait de source sûre, c’est qu’ils se sont côtoyés peu après, à New York, et que leur expérience du Mexique les a rapprochés. Pour chacun d’eux, ce séjour en terre post-révolutionnaire a correspondu à une période de maturation sur les plans personnel, politique et artistique. Entre les deux photographes, les points communs sont nombreux, et confronter leurs clichés apparaît comme une évidence.

Rien de commun, en revanche, concernant leur approche du medium et leur vision du pays. C’est pourquoi leurs tirages en noir et blanc sont présentés dans deux salles distinctes, à deux étages différents. On ne confronte pas l’inconciliable. Risquons-nous tout de même à une étude comparée de deux des œuvres exposées.

Paul Strand, Woman of Alvarado (Femme d’Alvarado), Veracruz, 1933.

© Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive.

L’image de cette jeune femme aux allures de madone a été capturée par Paul Strand alors qu’il enquêtait sur l’art et l’artisanat mexicains dans l’État du Michoacán. Fasciné par la piété des habitants, il photographie notamment un grand nombre de statues religieuses.

Saisie de profil et cadrée de près, son voile sombre se détachant sur le fond immaculé, la jeune Mexicaine paraît d’ailleurs elle-même pétrifiée. Le cliché, qui se caractérise également par une grande planéité, évoque immanquablement une médaille. Les contrastes sont appuyés, la pose est soignée, la mine est grave et majestueuse, la sensualité entre peu en ligne de compte : à la fois proche et lointaine, la jeune femme semble irréelle.

Si Strand, en bon partisan de la straight photography, cherche à saisir l’autre de la manière la plus frontale qui soit, on croit déceler ici une sorte de distance respectueuse à l’égard de son modèle. En choisissant de le photographier de profil, c’est comme s’il voulait approcher la réalité tout en la mettant à distance.

Et que dire du temps ? Il s’est tout bonnement arrêté. Surprenant, chez un représentant de la photographie moderniste ?  Pas vraiment. Rappelons qu’à propos du concept d’ « instant décisif » cher à Cartier-Bresson, il expliquait qu’il était plus juste, le concernant, de parler de « moment ».

Henri Cartier-Bresson, Prostituée, Calle Cuauhtemoctzin, Mexico, 1934.

© Magnum Photos/Courtesy Fondation Henri Cartier-Bresson.

Encore une jeune femme chez Cartier-Bresson, mais quelle différence de style ! Sans le titre, ce lutin malicieux qui surgit au beau milieu d’une porte nous laisserait d’ailleurs perplexe. La situation est incongrue et le surréalisme proche. Il s’agit en réalité d’une prostituée qui, faute de vitrine, aguiche le client par un soupirail pratiqué dans la porte de sa chambre.

Au Mexique comme ailleurs, Cartier-Bresson se plaît à sillonner les bas-fonds. La violence, la pauvreté, mais également la fougue, la passion et la sexualité rythment ses clichés. Amoureux du pays qu’il vient de rencontrer, il ne tarde pas à s’y trouver en immersion totale.

Aussi drôle que cruelle, la photo qui nous intéresse témoigne de la vitalité dont Cartier-Bresson cherche à s’emparer jour après jour. Si la peinture écaillée nous rappelle que la misère et la souffrance ne sont pas loin, celle-ci est éclipsée par la sensualité du personnage féminin. La poitrine est généreuse, les bras charnus, les cheveux crantés et le visage maquillé – ou plutôt grimé. En jaillissant de la porte, la jeune femme sort également du cliché lui-même. Après l’immobilité et la planéité, place au surgissement et au règne de l’instant, à la photo en trois dimensions.

Le regard, quant à lui, est insistant. Ici, pas de détour : Cartier-Bresson fraternise avec son sujet. De spectateur, le photographe devient acteur : « Il faut se sentir impliqué dans ce que l’on découpe à travers le viseur. »

HENRI CARTIER-BRESSON/PAUL STRAND

11/01/2012 > 22/04/2012

Fondation Henri Cartier-Bresson

PARIS

La Fondation rend hommage à deux grands maîtres de la photographie : Henri Cartier-Bresson et Paul Strand. La mise en perspective de leurs...

Exposition terminée
PRESSE
MEMBRES

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE