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Jayce Salloum, « des fragments qui font sens »

Magali Lesauvage 26 novembre 2011

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Depuis une vingtaine d’années, l’artiste canadien d’origine libanaise Jayce Salloum travaille dans l’interstice entre art et documentaire, sur les thèmes de la frontière et de la subjectivité. Ses œuvres vidéo montrent comment des individus qui subissent des situations de guerre et se retrouvent déplacés, colonisés, expropriés, continuent à vivre malgré un contexte complexe. A l’occasion de son exposition Récits alternatifs au Centre culturel canadien, à Paris, présentée dans le cadre des Rencontres internationales, Jayce Salloum nous explique sa démarche.

Jayce Salloum, close to Newark/on the way to Sarajevo, in part 2: beauty and the east (détail), extrait de l’installation vidéo untitled, 1999-2011.

[exponaute] Une grande partie de votre travail vous amène à vous rendre dans des zones de conflit (ex-Yougoslavie, Colombie-Britannique, Palestine, Afghanistan), et à partir à la rencontre des populations locales pour livrer une parole qui va à l’opposé de la parole médiatique. Comment préparez-vous vos voyages et vos rencontres ?

[Jayce Salloum] On se prépare autant que l’on peut, mais il y a une part de hasard. Cela fait partie du processus. Il y a beaucoup de détours, de marche-arrêt. Donc je filme tout, tout le temps, partout –  pendant que je conduis, dans l’avion, dans cet entre-deux des voyages… Une grande partie de mon travail est consacrée au processus de construction du savoir. Par exemple, en Afghanistan, je ne savais pas exactement à quoi m’attendre ! Il faut rester ouvert, capturer les choses, un peu au hasard. C’est plus tard, en rentrant chez soi, que l’on essaie d’en faire quelque chose.

Vous confrontez des images de nature très différente, notamment des entretiens très « documentaires », et des vues de paysages ou des extraits de reportages. Pourquoi choisissez-vous de montrer le réel sous cet aspect double, et à un même degré de visibilité ?

Les vidéos sont conçues pour fonctionner individuellement, mais je peux les « augmenter » en ajoutant des images, notamment les paysages de la région en question. Mon projet en cours, untitled, est à ce jour composé de 12 pièces autonomes, et traite de l’interstitialité : ce qu’il y a entre les choses, en terme de polarités historique, géographique, sociale… Peu de gens expérimentent ça, mais quand on est réfugié, c’est quelque chose que l’on vit chaque jour. Je montre en parallèle le paysage, pour créer une contextualisation, une ambiance. J’appelle ces images des « appendices », elles sont complémentaires, car la terre où ont lieu ces conflits est importante : les gens parlent souvent de la terre qu’ils ont perdue, la terre où ils vivent, ce qui s’y est passé, etc. On ne peut jamais vraiment séparer les individus de leur terre.

Jayce Salloum, water light, extrait de untitled part 3b: (as if) beauty never ends…, 2003 (2000).

Pourquoi avez-vous choisi d’être artiste et non pas reporter ?

Ce que je fais contredit la démarche journalistique : je ne me reconnais pas dans l’objectivité, l’autorité de celui qui dit comment on doit comprendre la situation. Certains évoquent à propos de mes œuvres la notion de « documentaire à contrecœur » : mes vidéos ont un aspect documentaire, mais il y a beaucoup de voix différentes, on est plutôt dans la subjectivité.

Dans vos projets, il semble que vous souhaitiez donner un statut équivalent à tous les aspects de la réalité.

En Palestine, en 2000, j’ai tourné 40 heures de film avec des réfugiés, ceux que l’on a nommés les « Palestiniens de 48 », qui ont été forcés de quitter leur pays [suite à la première guerre israélo-arabe, ndlr]. Beaucoup de gens de cette génération ont disparu, et j’essaie de recueillir leurs témoignages. En arrière-plan on voit des images du contexte de la guerre, mais aussi des vues de New York, des fleurs, les divers petits plaisirs de la vie que connaissent aussi ces réfugiés. Les vidéos que j’ai réalisées dans les années 1980 ont été faites à partir de montages d’images de news, de films ou de ceux que j’ai tournés moi-même. J’y explore notamment le matérialisme scientifique, comment on catalogue et analyse tout. Le travail que j’ai réalisé au Liban à cette période mêle les images documentaires aux images personnelles, différentes formes d’aliénation – celle de l’Histoire et celles des histoires individuelles.

Jayce Salloum, Once You’ve Shot the Gun You Can’t Stop the Bullet, 1988.

Il y a un certain mystère dans les objets que vous montrez…

Je m’intéresse aux bordures des choses, aux fragments qui font sens, aux détails qui paraissent insignifiants. Par exemple, j’ai photographié en Afghanistan ces briques fabriquées à partir de la poussière recueillie sur les routes, qu’utilisent les Afghans pour reconstruire leurs maisons, ou encore des détails de la guerre, comme ces traces de balles, et la vie domestique qui continue… Ce sont des sortes de reliques, dans lesquelles je mêle des références évidentes et d’autres, plus mystérieuses.

Propos recueillis par Magali Lesauvage.

JAYCE SALLOUM – RÉCITS ALTERNATIFS

24/11/2011 > 16/03/2012

Centre culturel canadien

PARIS

Présentée dans le cadre des RENCONTRES INTERNATIONALES PARIS/BERLIN/MADRID RÉCITS ALTERNATIFS réunit un ensemble d’œuvres vidéogr...

Exposition terminée
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