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Tous cannibales : les artistes passent à table

Magali Lesauvage 9 février 2011

Le corps dévoré fait un retour sensible dans l'art actuel. S'agit-il, comme le suggère la commissaire de l'exposition Tous cannibales, à la Maison Rouge, d'un symptôme de notre civilisation ? Décryptage.

« Nous sommes tous des cannibales. Après tout, le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger. » Cette phrase de Claude Lévi-Strauss, placée en exergue de l'exposition Tous cannibales, à la Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert, résume le propos de la manifestation, issue d'une collaboration avec la Me Collectors Room, fondée par Thomas Olbricht à Berlin, et qui mêle œuvres d'art ancien et contemporain, et artefacts provenant de tous les continents.

Pour la commissaire, Jeanette  Zwingenberger, l'exposition est « née d'une observation faite dans la création actuelle », celle d'artistes « qui montrent un corps éclaté, comme une chair réversible, comestible » et réalisent des « paysages organiques ». Ainsi Gilles Barbier expose-t-il ses organes hors de son corps, comme des multivers dans une constellation cosmique, Philippe Mayaux fabrique des Savoureux de toi, parties de corps de l'être aimé métamorphosées en plats raffinés, Wim Delvoye réalise un sol imitant celui des églises baroques à partir de viande découpée.

Partant d'une réflexion sur le je et l'autre, Jeanette  Zwingenberger souhaite réhabiliter le corps : « Pour identifier quelqu'un, il faudrait que l'on prenne en compte autant la chair que le visage ! » L'une des œuvres emblématiques de l'exposition Tous cannibales est la robe de chair de Jana Sterbak (Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique), qui est comme « une peau retournée qui montre un intérieur invisible, que l'on prend enfin en considération », à laquelle répond le corps obèse dilaté de John Isaacs (The Matrix of Amnesia) ou la peau tatouée, d'un membre d’un gang sud-américain, exposée comme un trophée de chasse (Of Genuine Contemporary Beast) de Renato Garza Cervera. Selon Jeanette Zwingerberger, « c'est par leur propre chair que certains artistes s'inscrivent dans le vivant », ce qu'illustre la Messe pour un corps de Michel Journiac, reconstituée ici.

L'exposition, que la commissaire a voulu onirique, semée de contes, évite l'esthétique gore ou trash, et fait se dialoguer œuvres anciennes et contemporaines : ainsi les Désastres de la guerre de Goya sont confrontés aux « relectures » des frères Jake et Dinos Chapman, une Vierge allaitante du XVIe siècle fait écho à un autoportrait de Cindy Sherman exposant un faux sein d'où jaillit le lait.

Du Diable médiéval au loup-garou et aux vampires très en vogue à l'heure actuelle, la dévoration en Occident est synonyme de châtiment, et l'anthropophagie des peuples indigènes d'Océanie ou d'Afrique a été rapidement considérée comme barbare. Mais elle est aussi, selon Claude Lévi-Strauss, un équivalent à l'eucharistie ou aux transferts d'organes pratiqués en Occident. Au Brésil, certains artistes actuels revendiquent une nouvelle forme de « cannibalisme », autre que celui dont les ont accusés les Occidentaux, eux mêmes accusés d'avoir « absorbé » les civilisations autochtones. Ainsi deux œuvres très impressionnantes de l'artiste brésilienne Adriana Varejão associent la froideur des azulejos portugais à des chairs sanguinolentes : ici « il y deux degrés d'anthropophagie, puisque l'artiste incorpore l'histoire dans son œuvre ».

De l'artiste à l'œuvre, Tous cannibales démontre que le processus artistique est aussi une forme de métabolisme.

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