Six ans après Africa Remix et une longue itinérance géographique et mentale, Benyounès Semtati expose sa froide et lumineuse vision du monde à la galerie VivoEquidem. Trente peintures et dessins, dont plusieurs polyptyques, réalisés sur carton, sont présentés du 13 janvier au 3 mars 2012.
Après Africa Remix et ses itinérances, Benyounès Semtati a longuement vagabondé géographiquement et mentalement. Ses œuvres, peintures et dessins, ont ainsi successivement montré des individus sans espace, des mondes saturés et des lieux impossibles où l’homme devenait étrange pour ne pas être étranger. Six ans plus tard, l’artiste évoque un monde en équilibre, en suspension, dans une attente sanssatisfaction, mais aussi sans souffrance. La poésie froide, étonnement apaisant, qui émane de ses dernières œuvres provient de cette abolition du temps que l’artiste revendique : Mon travail se situe entre la naissance et la mort. Ce qu’il y a entre les deux ce n’est pas le Temps, c’est un état de choses.[…]« être », c’est être entre un temps et un autre temps, Between Time and Time…
Le monde vécu est pour Benyounès Semtati un lieu où les « choses sont ce qu’elles sont » : À chaque fois que je pose mon regard sur les choses, c’est comme si elles étaient toujours dans un « état d’être » : état de fleur, état de portes, état d’otarie. C’est cette certitude quasiment ontologique qu’il a délicatement illustrée dans le triptyque Rose (#105) inspiré d’un poème de Gertrude Stein (Sacred Emily). Trois pétales de rose flottent chacune sur un fond noir :" Rose is a rose is a rose is a rose ".
Si aujourd’hui l’individu ne se manifeste plus dans ses peintures et dessins alors qu’il y était très présent auparavant, ce n’est pas que Benyounès Semtati se désintéresse de la condition humaine, c’est plutôt qu’il désir suspendre le moment où il apparaîtra. Les portes fermées (#126) le sont parce qu’elles ne sont pas encore ouvertes et non parce qu’elles se sont refermées. La bétonnière (#42) dans un champ de fleurs n’est pas à l’arrêt, mais en attente d’activité. Les fleurs ont poussé. La tour (#41) reste en équilibre. Le jeu de lego (#84 et 85) est inachevé. À la question où sont-ils (les individus) ? Benyounès évoque, dans l’une de ses ellipses mystérieuses, le Portugal où les personnages du film de Wim Wender (l’État des choses) attendent en vain de continuer leur travail.
Évidemment, il y a ce polyptyque (#71) qui avance certaines réponses avec Adam, Ève et un citron qui remplace la pomme. Une tête de Mickey-Pantocrator est au-dessus de l’ensemble avec, à droite, une référence à la signalétique et au peintre assis. Au début et à la fin — à gauche et à droite donc — à moins qu’il ne s’agisse de la cosmogonie et de l’eschatologie, deux portes rappellent Mondrian et Albers…
Je vis au jour le jour, je ne projette rien. Tout ce qui arrive vient du quotidien. La seule chose que je peux faire, c’est de contempler, y compris les déchets.
L’idée de précarité ne l’effleure pourtant pas et s’il peint sur du carton, c’est par nécessité. C’est le matériau du pauvre, reconnaît-il, mais il existe quand même des rêves en carton-pâte, ce n’est donc pas si mal. Il aime son « toucher », son velouté. C’est une matière qui absorbe, retient et dont les réactions sont parfois mystérieuses. On est sur le qui-vive quand on travaille sur le carton.
Le monde que Benyounès Semtati présente dans ses peintures et dessins lors de l’exposition BeTween Time and Time n’a rien d’un décor en carton-pâte. C’est celui qu’il explore consciencieusement et poétiquement depuis en fait bien longtemps. Sans être un sage, un nihiliste ou un matérialiste, il chemine sur une voie lumineuse et calme dont ses œuvres constituent le pavage.
Connectez-vous
Pour poster une critique